RAISON

ï»ż
RAISON
RAISON

Le terme de raison – du latin ratio , qui dĂ©signe Ă  l’origine le calcul pour prendre ensuite le sens de facultĂ© de compter, d’organiser, d’ordonner – possĂšde dans toutes les langues modernes une multitude d’acceptions qui, cependant, par des dĂ©tours plus ou moins longs, peuvent ĂȘtre ramenĂ©es au sens premier. Une raison est ainsi un argument qui appuie une affirmation en la fondant selon un calcul logique. Un livre de raison est le livre de comptes d’une famille. Un homme raisonnable est celui qui tient compte des facteurs qui caractĂ©risent la situation dans laquelle il est appelĂ© Ă  se dĂ©cider et qui se dĂ©cide alors en vue du rĂ©sultat le plus favorable, soumettant ses penchants au calcul de ses intĂ©rĂȘts. Partout, sauf dans quelques formules figĂ©es, comme «raison sociale», il s’agit d’une attitude ou d’une mĂ©thode qui s’opposent aux mouvements irrĂ©flĂ©chis de la passion, du cƓur, du sentiment.

Il n’est ainsi pas Ă©tonnant que le concept de raison joue un rĂŽle essentiel, voire central, dans le domaine de la philosophie: encore les Ă©coles qui s’opposent Ă  la conception rationaliste et refusent de voir dans la «faculté» de raison ce qui caractĂ©rise l’homme, ce qui est seul capable de rĂ©aliser pleinement la nature humaine, sont dĂ©terminĂ©es par ce Ă  quoi elles s’opposent. Cependant, le sens philosophique du mot n’est pas entiĂšrement, et peut-ĂȘtre mĂȘme pas principalement, fixĂ© par ses liens avec le langage courant: depuis CicĂ©ron, ratio sert Ă©galement Ă  traduire le terme grec logos, lequel, quoique Ă  l’origine non Ă©tranger au sens de calcul, dĂ©signe, dĂšs la naissance de la philosophie grecque, le discours cohĂ©rent, l’énonciation sensĂ©e et, en tant que telle, comprĂ©hensible, admissible, valable universellement. Il caractĂ©rise par la suite non seulement ce discours, mais Ă©galement ce que ce discours rĂ©vĂšle, les principes de ce qui est vraiment et non seulement donnĂ© dans une opinion individuelle et arbitraire, non universelle ou non universalisable. La raison reste bien ce qui caractĂ©rise l’homme, ĂȘtre parlant et pensant, mais elle spĂ©cifie tout autant le monde dont parle ce discours et dont il ne peut parler que parce que par sa nature il se prĂȘte au discours, parce qu’il est raisonnable. La raison cessera alors d’ĂȘtre simple facultĂ© calculatrice (rĂŽle qui Ă©choit Ă  l’entendement) pour devenir saisie directe de la rĂ©alitĂ© en soi, de l’Être en lui-mĂȘme. Vu ainsi, le problĂšme de la raison reprĂ©sente le moteur et le fil conducteur de l’histoire de la philosophie.

1. La raison comme discours sur l’Être

Bien longtemps avant qu’il ne soit question de philosophie, le rĂŽle du discours est d’une importance capitale: le rĂ©cit mythique, la formule religieuse ou magique, la rĂ©vĂ©lation divine n’existent que dans le discours, ou plus prĂ©cisĂ©ment dans des discours dont chacun prĂ©tend Ă  la vĂ©ritĂ© (quand il s’agit d’une rĂ©vĂ©lation de la volontĂ© divine) ou Ă  l’efficacitĂ© (formules qui inflĂ©chissent les volontĂ©s des puissances cosmiques, sur-humaines); chacun est reconnu par la communautĂ© particuliĂšre qui y adhĂšre, et paraĂźt faux, insensĂ©, blasphĂ©matoire au jugement des autres (dans la mesure oĂč elles en prennent connaissance), Ă  telle enseigne que lĂ  oĂč l’on ne peut Ă©viter tout contact, seule la lutte peut et, souvent, doit dĂ©cider.

Les Grecs et le dĂ©veloppement de l’esprit rationnel

Si toute philosophie prend son origine en GrĂšce, c’est parce que les Grecs trĂšs tĂŽt admettent, sans s’en scandaliser, que des discours, des croyances, des conceptions du monde, des morales concrĂštes diffĂšrent: il s’agit toujours d’hommes. On se met tout naturellement Ă  la recherche d’un discours (d’une pensĂ©e) valable pour tous les hommes, du moins pour tous ceux qui veulent penser et dĂ©couvrir dans et par la pensĂ©e ce qui est vraiment, et non seulement ce qui est affirmĂ© selon des convictions fondĂ©es sur la tradition et l’autoritĂ©.

Il y a Ă  cela des raisons historiques: voyageurs et commerçants colonisateurs, les Grecs entrent en contact avec des peuples qui ne participent pas de la mĂȘme tradition, peuples qu’ils n’ont ni la possibilitĂ© ni aucun intĂ©rĂȘt Ă  Ă©liminer physiquement. Il est vrai que, pour commencer, ils les considĂšrent comme des barbares, des ĂȘtres d’apparence humaine qui ne parlent pas, ne faisant que des bruits dĂ©nuĂ©s de sens, du bar-bar-bar. Rapidement cependant ils les voient comme autres, les tiennent pour des hommes comme eux-mĂȘmes, diffĂ©rents, mais d’une diffĂ©rence sur fond d’identitĂ© d’essence; il s’y ajoute que, en GrĂšce mĂȘme, de grandes diffĂ©rences existent entre les dialectes, les institutions politiques, les cultes religieux, diffĂ©rences qui ne dĂ©truisent pas le sentiment de l’unitĂ©, lequel s’exprime d’une part dans des cĂ©rĂ©monies et des jeux sacrĂ©s auxquels tous ont accĂšs, d’autre part dans la lutte commune contre les adversaires de tous les Grecs. De plus, dans le cadre des citĂ©s, particuliĂšrement Ă  AthĂšnes, la volontĂ© d’éliminer la violence dans les rapports entre citoyens produit des formes juridiques qui doivent permettre de trancher les diffĂ©rends de telle façon que tous soient convaincus de leur justesse (et justice), ce qui ne peut ĂȘtre rĂ©alisĂ© qu’à la condition que les partis opposĂ©s dĂ©veloppent des arguments raisonnables, c’est-Ă -dire convaincants pour les juges, reprĂ©sentants de la communautĂ©, sans qu’interviennent des facteurs qui ne seraient pas soumis Ă  un contrĂŽle de la rationalitĂ©, comme le seraient des dĂ©cisions appuyĂ©es sur un savoir rĂ©servĂ© traditionnellement Ă  telle famille, Ă  une inspiration divine, etc.

Ici comme partout, les conditions historiques n’indiquent cependant que les conditions nĂ©cessaires, celles en l’absence desquelles tel Ă©vĂ©nement n’aurait pas pu avoir lieu; elles n’indiquent pas les conditions suffisantes: parler du miracle grec n’est pas simplement une formule rhĂ©torique. C’est un fait dĂ» Ă  la libertĂ© que les Grecs, disciples de l’Orient plus souvent qu’ils n’aimaient l’admettre, ont les premiers crĂ©Ă© une science qui, ne se contentant pas d’accumuler des connaissances positives, exige que toutes les vĂ©ritĂ©s particuliĂšres soient liĂ©es entre elles et fondĂ©es sur des axiomes, des principes premiers, Ă  partir desquels tout le contenu puisse ĂȘtre dĂ©veloppĂ© dans un discours cohĂ©rent et logiquement contraignant, universel et nĂ©cessaire, universel parce que logiquement nĂ©cessaire, un discours raisonnable .

Il n’est que naturel qu’un tel dĂ©veloppement de l’esprit rationnel ne se limite pas au champ de la mathĂ©matique, oĂč il a pris origine; ce n’est lĂ  que le phĂ©nomĂšne historique le plus frappant pour nous, il n’est pas partout antĂ©rieur dans l’ordre du temps. L’intĂ©rĂȘt passionnĂ© pour la gĂ©ographie, l’ethnologie, l’histoire des peuples non grecs d’un HĂ©rodote, par exemple, fait que l’on cherche Ă  comprendre les autres et essaie de dĂ©couvrir un fonds commun (ni les Troyens d’HomĂšre ni les Perses d’Eschyle ne sont des «primitifs» d’une nature «tout autre»). C’est la raison qui constitue ce fonds auquel tous les ĂȘtres humains participent, mĂȘme si tous n’y participent pas au mĂȘme degrĂ©. Ce qui les sĂ©pare est accidentel, non essentiel, certes rĂ©el mais Ă  Ă©carter: il s’agit de dĂ©celer Ă  l’aide de la raison ce qui est le mĂȘme pour tous, un, nĂ©cessaire et ainsi fondement du discours un dans lequel cela est dit.

De lĂ , toutes les tentatives de la spĂ©culation ionienne pour rĂ©duire les phĂ©nomĂšnes observĂ©s Ă  une seule substance sous-jacente, qu’elle soit l’air, l’eau, le feu, l’indĂ©terminĂ© initial: on veut comprendre l’origine et, avec l’origine, la nature du monde des sens, monde qui, fluctuant et en apparence dĂ©raisonnable, doit possĂ©der sa raison d’ĂȘtre, doit ĂȘtre raisonnable, doit pouvoir s’énoncer dans un discours cohĂ©rent.

On ira plus loin. Ce ne sera plus la dĂ©couverte d’un Ă©lĂ©ment fondamental qui importe, quoique cette recherche garde toute sa valeur nĂ©gative, celle d’avoir Ă©liminĂ© les «explications» mythiques et les gĂ©nĂ©alogies des dieux. On se lance Ă  la recherche de la raison mĂȘme, d’un discours qui ait sa vĂ©ritĂ© en lui-mĂȘme et ne la tire pas d’un donnĂ© qui lui reste extĂ©rieur. Les pythagoriciens verront dans le nombre la vĂ©ritĂ© des choses: le nombre, en effet, est rationnel, logique en lui-mĂȘme, ce qui signifie qu’il constitue un domaine dans lequel tout peut ĂȘtre Ă©noncĂ© dans un logos (et la dĂ©couverte des nombres non rationnels, non Ă©nonçables dans un simple rapport de deux nombres «naturels», aprĂšs avoir constituĂ© le scandale du pythagorisme, constituera le ressort de la recherche mathĂ©matique ultĂ©rieure, tout entiĂšre vouĂ©e Ă  un travail qui doit soumettre l’ir-rationnel Ă  la raison). Il est vrai que, dans leur morale et leur politique, ils n’ont pas Ă©liminĂ© tous les facteurs magico-religieux et que l’autoritĂ© du fondateur demeure d’un grand poids; il n’en reste pas moins que leur Ɠuvre a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif pour la construction d’une mathĂ©matique cohĂ©rente, qui ne se contente pas de transmettre des mĂ©thodes de calcul ou des constatations exactes mais isolĂ©es.

Avec XĂ©nophane, le mĂȘme esprit se fait jour dans un domaine tout autre: les religions des peuples, grecs ou barbares, sont Ă©galement inadmissibles et absurdes; l’anthropomorphisme des dieux homĂ©riques est l’équivalent d’une religion des bƓufs qui se figureraient leurs divinitĂ©s sous les espĂšces de leur race. Dieu est tout entier pensĂ©e, il met en mouvement par la seule force de son esprit, il est toujours lui-mĂȘme, reposant en lui-mĂȘme, il exerce son pouvoir absolu sans effort. Le NoĂ»s , l’intellect pur, dirige le monde et en garantit la rationalitĂ©, cette rationalitĂ© fĂ»t-elle dans le dĂ©tail de son organisation inaccessible Ă  la connaissance des hommes.

Le discours humain et la vĂ©ritĂ© de l’Être

Ce qui importe, ce n’est pas telle ou telle forme de cette pensĂ©e prĂ©socratique (il serait facile de citer d’autres auteurs aussi intĂ©ressants), mais de suivre sur des cas exemplaires l’évolution du concept de raison. On observe alors la tension entre une conception objective de la raison (le monde est raisonnable, c’est-Ă -dire exprimable dans un discours cohĂ©rent) et une conception subjective, selon laquelle la raison est discours humain qui rĂ©vĂšle, opposĂ© aux discours trompeurs; le rĂ©vĂ©lĂ© et le rĂ©vĂ©lant, insĂ©parables en soi, se prĂ©sentent comme des perspectives distinctes: si les philosophes chercheurs d’un Ă©lĂ©ment premier disent ce qu’ils pensent avoir dĂ©couvert, HĂ©raclite (comme, sur un plan tout autre, DĂ©mocrite) s’intĂ©ressant au savoir mĂȘme, affirme que les hommes ne savent pas ce qu’ils disent, qu’ils vivent, comme dans un rĂȘve, chacun de son cĂŽtĂ© dans un monde Ă  lui, et qu’ils sont incapables de saisir le discours vrai mĂȘme si le penseur le leur offre. Le monde est raison et justice (son logos ne permet pas aux parties de dĂ©passer les limites qui leur sont assignĂ©es), mais au discours vrai s’opposent les discours faux, comme aux yeux de XĂ©nophane la vraie conception de la divinitĂ© se trouvait en face des inventions des poĂštes et des faiseurs de mythes. L’unitĂ© du discours raisonnable et de la rĂ©alitĂ© Ă©galement raisonnable est affirmĂ©e, mais comme exigence absolue, non dans un discours qui dĂ©veloppe cette unitĂ© subjective-objective.

ParmĂ©nide, qui a exercĂ© une influence dĂ©cisive sur Platon et, Ă  travers lui, sur tout le dĂ©veloppement de la philosophie, voit cette tension entre le discours humain et l’ĂȘtre de ce qui est vraiment, et il veut la dĂ©passer: l’unitĂ© est indissoluble entre pensĂ©e et Être. Il en tire toutes les consĂ©quences: puisque l’on ne peut penser que ce qui est, puisque, d’autre part, ce qui se prĂ©sente aux sens et est Ă©noncĂ© dans les discours du vulgaire est fuyant, changeant, inconsistant, n’est pas vraiment, on ne peut penser que l’Être mĂȘme en son unitĂ© et son unicitĂ©. Sans doute, le monde des apparences ne cesse pas pour autant d’exister pour le commun des mortels: il est mĂȘme possible de lui dĂ©couvrir une sorte de cohĂ©rence; mais ce monde et ce discours ne sont pas vrais au seul sens que peut avoir ce terme aux yeux de ParmĂ©nide, puisque, dans les deux, il ne s’agit pas du seul Être un, unique, uniforme, fermĂ© sur lui-mĂȘme et qu’on y prĂ©suppose la possibilitĂ© de penser ce qui n’est pas. Il en dĂ©coule que la raison (on ferait mieux de parler d’intellect , facultĂ© de saisie immĂ©diate opposĂ©e Ă  une raison infĂ©rieure, raisonnante, discursive, ratiocinante, la raison du monde des apparences) ne parle plus; elle Ă©nonce et annonce la vĂ©ritĂ© absolue qui est Être, l’Être absolu saisi en sa vĂ©ritĂ©, elle ne peut, tout au plus, que rĂ©futer les affirmations de ce pseudo-savoir qui consiste entiĂšrement en jugements particuliers et particularisants qui dĂ©truisent l’unitĂ© de l’Être, puisque tout jugement oppose des concepts diffĂ©rents qu’il essaie sans succĂšs de lier par la suite et puisqu’il introduit ainsi, en ce qui est et ne peut ĂȘtre qu’Un, Ă©ternel, immuable, la sĂ©paration, le dĂ©chirement, la contradiction, la nĂ©gation.

On n’a jamais affirmĂ© avec plus de vigueur la prĂ©Ă©minence du discours cohĂ©rent, raisonnable. Ce qui ne peut pas ĂȘtre dit sans que le discours en perde sa cohĂ©rence, cela n’est pas. Le mouvement et le changement n’existent pas, dĂ©clare ZĂ©non, le disciple de ParmĂ©nide, parce qu’une chose en mouvement serait et ne serait pas Ă  la mĂȘme place, et qu’à chaque instant la flĂšche se trouve Ă  un point dĂ©terminĂ© et non Ă  un autre et qu’ainsi elle ne peut pas progresser. Toute affirmation portant sur le monde des sens et de l’expĂ©rience commune est fausse, pire que fausse: insensĂ©e. Seul le discours sur l’Être serait vrai; mais ce discours ne peut pas s’élaborer, puisque cette Ă©laboration mĂȘme, se faisant au moyen de concepts sĂ©parĂ©s et sĂ©parants, serait inĂ©vitablement destructrice de l’unitĂ©.

2. La raison et l’expĂ©rience

On raconte que DiogĂšne, pendant l’exposĂ© d’un philosophe de l’école de ParmĂ©nide, se serait tranquillement mis Ă  marcher Ă  travers la salle. Sans doute n’est-ce pas lĂ  une rĂ©futation digne d’une philosophie, laquelle exige d’ĂȘtre traitĂ©e sur son plan, celui du discours cohĂ©rent et de la raison; la rĂ©action n’en est pas moins comprĂ©hensible: elle indique que la cohĂ©rence du discours, surtout lorsqu’elle signifie la fin de tout ce que les hommes ont habitude de considĂ©rer comme discours, n’est pas, Ă  elle seule, capable de constituer le critĂšre de ce qu’on appelle raisonnable. Aussi Ă  l’absolutisme de la raison ainsi conçue s’opposera, profitant d’ailleurs de cet enseignement, une philosophie (antiphilosophie du point de vue de l’élĂ©atisme), une pensĂ©e qui se veut de ce monde, du monde de tous les jours, celui de la conscience commune et des intĂ©rĂȘts de tout le monde.

Des sophistes Ă  Socrate

Les sophistes expriment cette façon de penser. D’une part, ils s’adonnent Ă  l’enseignement des techniques au sens le plus large (l’un d’eux se prĂ©sente Ă  Olympie dans un costume d’apparat dont il a façonnĂ© lui-mĂȘme toutes les piĂšces, jusqu’à la bague qu’il porte Ă  son doigt); d’autre part, ils se prĂ©sentent comme maĂźtres du discours, non de celui de la vĂ©ritĂ© absolue, mais du discours efficace, utile Ă  celui qui veut gagner le peuple, les dirigeants, les juges populaires. Quant Ă  l’Être, quant Ă  ce qui est vraiment, Gorgias, prĂ©cisĂ©ment en acceptant les thĂšses Ă©lĂ©atiques, s’en dĂ©barrasse: rien n’existe, dĂ©clare-t-il, en prenant pour critĂšre celui de ParmĂ©nide; si quelque chose existait, nous ne pourrions le saisir; si quelqu’un pouvait le saisir, son savoir serait incommunicable. Ce qui signifie, non point que Gorgias ait niĂ© toute rĂ©alitĂ©, mais qu’au contraire il rejette ce qui s’oppose Ă  la reconnaissance de la rĂ©alitĂ© de la vie ordinaire et qu’il fait de la fausse rĂ©alitĂ© de ParmĂ©nide la seule qui compte.

RhĂ©torique et politique, les discours de celui qui a un litige et de l’homme politique chassent ainsi la recherche de toute vĂ©ritĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e, c’est-Ă -dire qui soit sans effet sur le plan de l’action. Ce n’est pas que les sophistes soient ennemis de tout enseignement; au contraire, ils se prĂ©sentent comme maĂźtres de sagesse (et se font payer cher leur enseignement, ce qui les exposera au mĂ©pris de Platon). Mais cette sagesse s’éprouve et se prouve dans l’action devant les tribunaux et Ă  l’AssemblĂ©e. L’homme, certes, est douĂ© de raison, il n’agit pas instinctivement comme l’animal, il fait des plans, il distingue entre un bien et un mal, il pense. Mais le ressort de cette pensĂ©e n’est pas la pensĂ©e elle-mĂȘme, le pur dĂ©sir de connaĂźtre ce qui est, c’est la passion, c’est la volontĂ© de puissance et de jouissance. Il est vrai que seuls les extrĂ©mistes prĂȘchent l’évangile de la violence et de la ruse, rĂ©servĂ©es aux natures supĂ©rieures; les grands maĂźtres affirment qu’ils dĂ©fendent la morale civique et travaillent pour le bien des citĂ©s: ils ne fournissent que les moyens de convaincre les hommes de leurs vrais intĂ©rĂȘts, et tel d’entre eux dĂ©clare que son frĂšre mĂ©decin, seul qualifiĂ© pour guĂ©rir un malade, a cependant besoin de lui et de sa technique pour convaincre ce malade de se soumettre au traitement, d’agir raisonnablement; ils tĂąchent, non toujours avec succĂšs, de ne pas froisser les sentiments religieux, quoique cultes d’État, lois particuliĂšres, traditions morales ne soient pour eux que des conventions humaines toujours modifiables et sans fondement dans la nature. Seul est naturel le dĂ©sir; mais le dĂ©sir non Ă©clairĂ© par la raison est toujours en danger de se fourvoyer sous l’influence de la passion aveugle et d’aller contre ses propres fins.

Socrate, le pourfendeur des sophistes selon Platon (qui ne l’a connu qu’à la fin de sa vie), pourrait tout aussi bien ĂȘtre appelĂ© le plus grand d’entre eux: comme eux, il ramĂšne, ainsi qu’on a dit, la philosophie du ciel sur la terre (aprĂšs s’ĂȘtre occupĂ© de philosophie naturelle, sinon la caricature que prĂ©sente de lui Aristophane aurait Ă©tĂ© incomprĂ©hensible au public athĂ©nien); comme eux, il voit le problĂšme essentiel dans la politique; il semble s’ĂȘtre adressĂ©, comme eux encore, principalement aux couches dirigeantes et avoir voulu former les jeunes au service de la communautĂ©. Mais la parentĂ© ne va pas plus loin: il ne prĂ©tend pas transmettre un savoir ni mĂȘme en possĂ©der pour lui-mĂȘme (il convient cependant de noter que le mot grec d’eironeia dĂ©signe la qualitĂ© d’un homme qui fait semblant d’ignorer ce que, en fait, il sait trĂšs bien); il n’est pas, comme ils le sont, professionnel, n’exige pas de salaire, ne va pas de citĂ© en citĂ© pour offrir ses services. Ce qui est infiniment plus important, c’est qu’il se tient Ă  l’opposĂ© du rhĂ©teur: il ne fait pas de discours d’apparat, il ne fait pas de discours tout court; il vit en dialogue. C’est que la citĂ© est malade parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle veut, et elle ne le sait pas parce que ses citoyens ne se connaissent pas eux-mĂȘmes, ne connaissent pas leur vrai bien, leur vrai dĂ©sir, ne savent pas ce qu’ils disent ni de quoi ils parlent. Et comme lui-mĂȘme est l’un d’entre eux, moins ignorant cependant parce qu’il se sait ignorant, il lui faut essayer d’élucider le sens des mots et des discours. À cela, il n’existe qu’une seule voie, celle de la discussion continue, du dialogue incessant, de la confrontation des opinions: si l’interlocuteur finit par se contredire, c’est la preuve qu’il est ignorant, ignorant mĂȘme de sa propre ignorance. Constamment, il faut essayer de fixer le sens des mots Ă  l’aide de dĂ©finitions et d’analyses, chercher les concepts qui saisissent ce qui se prĂ©sente comme possĂ©dant une qualitĂ© ou une nature communes et faire attention Ă  ce que n’y entre que ce qu’on a en vue et que cela y entre tout entier. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut espĂ©rer que les hommes dans la citĂ© se comprendront et, se comprenant, s’entendront sur ce qu’ils veulent, sur leur morale, sur ce que sont vraiment la piĂ©tĂ©, la justice, le droit. La raison est cela: savoir de quoi l’on parle, savoir ensuite ce que l’on veut, ce que l’on peut vouloir sans se contredire. Socrate n’a rien Ă  enseigner en dehors de cette purification du discours, plutĂŽt des discours multiples et incohĂ©rents entre eux; cela fait, tout sera sauvĂ© et sauf: Socrate ne conçoit pas que les hommes devenus raisonnables, c’est-Ă -dire conscients de leurs vrais intĂ©rĂȘts, puissent encore errer ou pĂ©cher (tel est l’intellectualisme, ou rationalisme, socratique). Il ne prĂ©tend pas indiquer ce qui est positivement raisonnable, il peut montrer ce qui ne l’est pas. Il ne vise pas un savoir absolu, une sagesse dĂ©passant toute expĂ©rience et portant sur un fondement qui, serait-il dĂ©couvert, n’apporterait rien aux hommes dans leur vie; il s’agit d’établir un accord entre eux, condition de toute vie morale et politique qui ne se dĂ©truise pas elle-mĂȘme.

La dialectique platonicienne

De l’enseignement de son maĂźtre, Platon retiendra toujours la mĂ©thode dialectique (du dialogue) et l’exigence de la cohĂ©rence du discours. Mais il ne s’en tiendra pas lĂ . D’abord, l’homme politique doit prendre des dĂ©cisions, le lĂ©gislateur doit donner une forme Ă  la vie en commun; ils ne peuvent pas passer leur temps en un dialogue incessant; ils ont besoin d’un fondement positif. Bien plus, l’accord de tous, mĂȘme s’il pouvait ĂȘtre rĂ©alisĂ©, n’offre aucune garantie de valeur et de validitĂ©: toute une communautĂ© peut ĂȘtre unanime pour refuser telle mesure indispensable, se lancer dans telle entreprise pernicieuse, condamner Ă  mort un Socrate. L’accord doit ĂȘtre fondĂ© sur une rĂ©alitĂ© qui en garantisse la valeur, sur un savoir qui soit inĂ©branlable. Le discours de la raison sera en accord avec lui-mĂȘme, mais parce qu’il le sera avec une rĂ©alitĂ© qui ne change pas.

Il s’agit donc, et Platon en a la conscience la plus claire, d’un retour Ă  ParmĂ©nide; mais ce ne sera pas une pure et simple rĂ©pĂ©tition: entre lui et Platon, il y a eu les sophistes et il y a eu Socrate. Si la vie humaine, la morale, la politique sont ce qui concerne l’homme essentiellement, le monde des apparences, rejetĂ© par ParmĂ©nide, doit ĂȘtre sauvĂ© et justifiĂ©, rendu accessible au discours de la raison. Ce n’est pas que ces phĂ©nomĂšnes, ces «apparences», qu’il s’agit de sauver aient une consistance en eux-mĂȘmes; ils sont essentiellement fuyants, ne persistent pas, ne sont pas au sens fort de ce mot; ils n’en possĂšdent pas moins une quasi-existence, caractĂ©risĂ©e par le mĂ©lange d’ĂȘtre et de non-ĂȘtre qui est la caractĂ©ristique du devenir et du changement. Ils ne sont pas dĂ©terminĂ©s comme l’est ce qui existe en soi et par soi, mais ils sont dĂ©terminables: ils le sont parce qu’ils sont soumis aux concepts, aux formes fondamentales dont ils constituent comme des copies floues et infidĂšles, reconnaissables cependant. Au sens plein n’existent que les originaux, les idĂ©es , les formes vues par l’esprit, la forme du beau lui-mĂȘme, de la justice, du lion; elles seules sont authentiquement perçues, ce qui vient de la sensation ne prend sens et consistance que dans la mesure oĂč il peut ĂȘtre rapportĂ© aux formes.

C’est Ă  ces formes qu’aboutit l’effort du dialecticien Platon, Ă©lĂšve rĂ©voltĂ© de ParmĂ©nide et disciple de Socrate dĂ©passant son maĂźtre. Il faut dĂ©couvrir ce qui existe lui-mĂȘme en lui-mĂȘme; mais nous ne le dĂ©couvrons qu’en partant de l’expĂ©rience commune, expĂ©rience de validitĂ© toute relative, mais que nous ne rejetons pas en bloc: au contraire, il faudra penser le non-ĂȘtre parmĂ©nidĂ©en, penser positivement la nĂ©gation si nous ne voulons pas aboutir au silence parce que nous nous serions refusĂ©s Ă  joindre ce qui ne peut pas l’ĂȘtre si l’on Ă©carte toute altĂ©ritĂ©: tout jugement affirme une identitĂ© dans l’altĂ©ritĂ©, aucun sujet de proposition n’est identique au prĂ©dicat, ou ce jugement, vraiment identique, est dĂ©nuĂ© de toute valeur et tombe dans la pure rĂ©pĂ©tition verbale. Les formes elles-mĂȘmes ne sont pas placĂ©es les unes Ă  cĂŽtĂ© des autres comme autant de statues, elles s’interpĂ©nĂštrent dans un mouvement intemporel, de mĂȘme que le discours humain procĂšde en dĂ©couvrant les liens entre ce qui n’est pas identique et est pourtant insĂ©parablement liĂ©.

On comprend pourquoi la mathĂ©matique apparaĂźt Ă  Platon (avec la musique, qui selon la tradition pythagoricienne en fait partie) d’une si grande importance pour la libĂ©ration d’une raison humaine d’abord prise dans le jeu des ombres du sensible. Certes, la mathĂ©matique se situe encore sur le plan du multiple, mais ce multiple, elle le voit dans son unitĂ©, traitant tout triangle comme reprĂ©sentant le triangle, retirant aux figures ce qu’elles ont de matiĂšre, le fer du cercle, le bois ou les pierres de la pyramide. Ce n’est pas encore la raison elle-mĂȘme qui y est Ă  l’Ɠuvre; du moins ne l’est-elle pas encore sous les espĂšces qui sont proprement les siennes; elle y agit cependant et, agissant dans l’homme, elle le dĂ©tache du sensible Ă  l’intĂ©rieur du champ sensible, de mĂȘme que la dialectique socratique l’affranchissait du dĂ©sir inconscient et de l’ignorance insoupçonnĂ©e sur le plan du dĂ©sir et du discours courant. Il y a un savoir de ce monde et dans ce monde; mais ce savoir ne sera fondĂ© que lorsqu’il sera ramenĂ© Ă  ce qui ne connaĂźt pas le changement, le devenir et la destruction.

Or, si la raison saisit l’éternel, elle est de l’ordre de l’éternel. Elle est dans l’homme, elle n’est pas de l’homme sensible, corporel, changeant. L’ñme est immortelle et elle vit au contact de l’immortel. Elle est cependant dans l’homme, dans un corps qu’elle anime; elle peut s’en affranchir, elle doit le faire, mais c’est ici-bas qu’elle commence la pĂ©rĂ©grination vers sa patrie. De lĂ , un dĂ©doublement de la raison: l’une, discursive, doit «courir» de l’un Ă  l’autre (on l’appellera plus tard entendement); l’autre, qui est facultĂ© de saisie immĂ©diate de ce qui est en soi, totalement rĂ©vĂ©lĂ©, est l’intellect. Les deux, pourtant, ne se sĂ©parent pas: la raison dans l’homme ne peut pas s’élever immĂ©diatement Ă  ce qui est «au-dessus du ciel [du monde]», elle ne peut pas se dispenser du long et lent travail qui consiste Ă  pĂ©nĂ©trer le donnĂ© sensible; ce n’est que tout Ă  la fin qu’elle voit, comme dans un Ă©clair, ce qui est au-dessus de tout, mĂȘme de l’Être, ce qui est prĂ©sence du sens (de ce que Platon appelle le bien et l’un). Alors seulement, la raison, devenue pure vue (thĂ©ĂŽria ), coĂŻncide avec ce qu’elle saisit de maniĂšre indicible; Ă  l’aide du discours, elle a dĂ©passĂ© tout discours et est apaisĂ©e et contentĂ©e: elle s’est trouvĂ©e en trouvant ce qui n’est plus un objet et un autre pour elle, mais elle-mĂȘme.

La raison discursive et l’intellect aristotĂ©liciens

Le plus grand parmi les platoniciens, Aristote, a donnĂ© des rĂ©ponses diffĂ©rentes de celles de son maĂźtre, parfois diamĂ©tralement opposĂ©es, mais il les a donnĂ©es aux mĂȘmes problĂšmes. Il nie l’existence supra-sensible des idĂ©es-formes, il ne pense pas qu’une dĂ©finition universelle du concept de vertu puisse ĂȘtre trĂšs utile quand il s’agit de comprendre et, par la suite, de rĂ©gler la vie des individus et des communautĂ©s. En particulier, il voit le dĂ©but de tout savoir dans l’expĂ©rience, fait reconnu Ă©galement par Platon, mais seulement comme fait initial Ă  dĂ©passer au plus vite: c’est la rĂ©alitĂ© de tous les jours, la rĂ©alitĂ© naturelle, historique, politique qu’il s’agit de saisir en elle-mĂȘme, non par rĂ©fĂ©rence Ă  une autre rĂ©alitĂ© transcendante, seulement allĂ©guĂ©e: ce qui est rĂ©el, c’est ce qui existe ici et maintenant, et la substance ne se trouve que dans les objets individuels. Il ne s’ensuit pas, cependant, ce qu’on serait tentĂ© d’appeler un sensualisme: dans le donnĂ©, dans les donnĂ©es, dĂ©jĂ  les sens saisissent l’universel des formes-espĂšces qui y sont prĂ©sentes, et la raison y trouve son tremplin pour s’élancer vers la construction d’un discours qui organise l’expĂ©rience et ainsi le monde comme unitĂ© cohĂ©rente: le sensible ne se comprend qu’en raison; et il peut se comprendre parce que la raison gouverne le monde, parce que le monde imite l’unitĂ© d’un principe supra-sensible, dont la rĂ©alitĂ© est assurĂ©e parce qu’elle est le principe de toute comprĂ©hension: ce que la raison doit penser si elle veut ĂȘtre elle-mĂȘme et saisir dans l’unitĂ© de son discours une rĂ©alitĂ© qui doit ĂȘtre une en son fond pour ĂȘtre saisissable en sa structure, elle est en droit d’en affirmer la rĂ©alitĂ©, plus prĂ©cisĂ©ment la sur-rĂ©alitĂ©, au-dessus (ou comme fondement) de toute rĂ©alitĂ© sensible.

ComprĂ©hension subjective autant qu’objective: comme Platon, Aristote distingue une raison raisonnante, un entendement discursif, d’une raison qui saisit immĂ©diatement, non pas des objets, mĂȘme pas un objet unique, mais ce en quoi elle se retrouve elle-mĂȘme: l’intellect est Ă  la fois ce qui fait que le monde soit monde, et non seulement un amas de faits incohĂ©rents et incomprĂ©hensibles, et ce qui fait que la raison humaine, la raison dans l’homme, soit Ă©clairĂ©e et activĂ©e par une lumiĂšre, par une force qui entre dans notre entendement «comme par la porte». De mĂȘme que le monde tendant vers l’unitĂ© (c’est cette tendance-tension qui en fait un cosmos ), la raison humaine ne peut aller vers son unitĂ© qu’à l’aide de l’intellect sur-humain, sur-mondain: c’est grĂące Ă  lui qu’elle peut dĂ©couvrir les principes premiers et derniers, qui sont ceux du discours aussi bien que de toute expĂ©rience cohĂ©rente. En tant que nous appartenons Ă  ce monde-ci (et nous y appartenons tout entiers en ce qui concerne notre action, notre savoir, notre discours particulier et particularisant), nous ne sommes pas raison, mais raisonnables; en tant que l’intellect agit en nous, nous sommes d’essence divine et pouvons aspirer Ă  une divinisation, toujours imparfaite puisque des instants pendant lesquels nous nous sommes unis au principe de tout ĂȘtre et de toute pensĂ©e nous retombons inĂ©vitablement dans notre condition terrestre; mais tout instant de pure vision, ne serait-ce que la saisie de la forme du plus bas des vivants, nous Ă©lĂšve au-dessus de cette condition et nous affranchit de tout souci et de tout dĂ©sir. C’est dans la raison, c’est dans l’activitĂ© de l’intellect que l’homme se rĂ©alise vraiment et pleinement; le reste est condition nĂ©cessaire, condition dans laquelle le commun des mortels demeure et trouve son contentement tout relatif, mais n’est que condition en vue de l’inconditionnĂ©.

3. Raison et révélation

Pour les Grecs, mĂȘme pour Épicure qui ne voit dans la raison qu’un moyen d’atteindre un bonheur sensible qui soit stable parce que dĂ©fendu contre les erreurs d’une passion aveugle, le monde est raisonnable, comprĂ©hensible sinon dans tous ses dĂ©tails, du moins dans son unitĂ©. Sans doute, des accidents se produisent, la matiĂšre ne permet pas toujours que la forme domine entiĂšrement ce en quoi elle doit ĂȘtre imprimĂ©e pour exister; le cours de la nature, digne de notre confiance, comme il l’est aux yeux d’Épicure, produit aussi des maladies, des souffrances, des malheurs; et mĂȘme si nous affirmons avec les stoĂŻciens que tout a sa raison et que le Tout est entiĂšrement raisonnable, l’évĂ©nement particulier peut nous apparaĂźtre comme absurde quand nous le considĂ©rons de notre point de vue limitĂ©, comme nous ne pouvons pas Ă©viter de le faire si nous ne sommes pas des sages. Il n’en est pas moins vrai que le monde est immĂ©diat Ă  l’homme, qu’il est pĂ©nĂ©trable, ne serait-ce qu’en principe, et que ce qui nous arrĂȘte n’est pas un gouffre sĂ©parant raison humaine et raison cosmique, mais une difficultĂ© qui ne se montre que lorsque nous voulons relier le fond des choses et leur surface: la chaĂźne des causes et/ou des raisons se fait trop longue pour nos capacitĂ©s (DĂ©mocrite, qui pourtant sait comment tout au fond doit ĂȘtre expliquĂ©, dĂ©clare aussi qu’il aimerait mieux dĂ©couvrir une seule chaĂźne de causes expliquant tel phĂ©nomĂšne donnĂ© que gagner le trĂŽne de l’empire des Perses). En soi, sinon pour nous, le monde est toujours accessible, pĂ©nĂ©trable, ouvert comme raison cosmique Ă  la raison humaine.

La raison pervertie et la foi

Un changement radical intervient avec l’avĂšnement des religions rĂ©vĂ©lĂ©es. Certes, le monde est l’Ɠuvre d’un Dieu crĂ©ateur et, en tant que tel, il est parfait et entiĂšrement raisonnable. Mais la chute du premier homme a tout bouleversĂ©: non seulement la vue immĂ©diate du monde en son unitĂ© et sa beautĂ© est refusĂ©e Ă  la raison humaine dĂ©chue par sa propre faute, mais le monde lui-mĂȘme en a pĂąti en sa structure. La mort, la peine, le travail, la lutte des crĂ©atures entre elles, le fratricide parmi les hommes ont fait leur apparition; le cƓur de l’homme est inique, sa raison est obscurcie, son dĂ©sir l’égare et le pousse vers sa perdition. Seule la rĂ©vĂ©lation divine lui indique les voies de son salut, soit en ce monde, soit dans un monde qui ne s’ouvrira Ă  lui qu’aprĂšs que son Ăąme se sera sĂ©parĂ©e de son corps mortel.

La tradition chrĂ©tienne a toujours hĂ©sitĂ© entre une interprĂ©tation pessimiste de ce qui est restĂ© de raison Ă  l’homme et une autre qui, tout en affirmant que l’homme a perdu avec son innocence une grande partie du pouvoir de sa raison, reconnaĂźt cependant la prĂ©sence d’une lumiĂšre naturelle, insuffisante sans la rĂ©vĂ©lation, mais rĂ©elle dans ses limites: entre saint Thomas et Luther, pour ne citer que deux reprĂ©sentants de tendances permanentes, il y a la diffĂ©rence de celui qui enseigne que l’homme non Ă©clairĂ© par la foi peut acquĂ©rir tout un systĂšme, seulement mondain assurĂ©ment, de connaissances vraies portant sur la nature et l’orientation de sa vie terrestre, d’avec celui qui traite la raison humaine de fille publique s’abandonnant Ă  toutes les thĂšses et toutes les attitudes. Le fonds n’en reste pas moins commun: la raison est en Dieu et ce n’est qu’en Lui qu’elle est pure et purement agissante; l’homme n’en connaĂźt tout au plus qu’un simulacre. Aussi n’est-ce pas la raison qui importe, ce n’est pas d’elle que dĂ©pend le salut: l’homme se sauve par la foi et les Ɠuvres qui en naissent, il va Ă  sa perte dĂšs qu’il essaie de s’en remettre Ă  sa propre pensĂ©e.

Une opposition toute nouvelle naĂźt ainsi. Pour la pensĂ©e antique, il y avait sans doute lutte entre les passions et la raison; l’universel, c’était aussi la lutte de la raison contre le sensible immĂ©diat et pour la domination de ce sensible, qu’elle seule pouvait sauver en y dĂ©couvrant une cohĂ©rence cachĂ©e aux sens; mais les forces de la raison, si elles ne l’emportaient pas dans chaque cas, Ă©taient toujours suffisantes. À prĂ©sent, la lutte est entre la foi et le cƓur perverti, ensemble d’intentions et de sentiments qui fait dĂ©vier la raison. Les moyens Ă  la disposition de l’homme pĂ©cheur ne suffisent pas pour le libĂ©rer; il s’affranchira du mal, qui est radical en lui, Ă  l’aide de la rĂ©vĂ©lation, dans l’obĂ©issance Ă  la parole divine que sa raison ne comprend pas entiĂšrement, mais Ă  laquelle il adhĂšre – avec une volontĂ© bonne qui, elle non plus, ne dĂ©pend pas de lui, mais d’une grĂące divine qui lui est accordĂ©e ou refusĂ©e.

Pour la pensĂ©e de ce monde, le contenu de la foi est cependant pierre d’achoppement, scandale. L’homme est responsable, il l’est parce qu’il est libre; et il dĂ©pend entiĂšrement de la volontĂ© divine et est Ă©lu ou rejetĂ© de toute Ă©ternitĂ©; Dieu veut sauver tous les hommes, et il y a des rĂ©prouvĂ©s; le plan divin garantit le sens de la nature et de l’histoire, mais Ses voies sont incomprĂ©hensibles pour l’homme dans cette vie; Dieu est unique et Il est unique en trois hypostases; en mourant, le Christ a vaincu la mort et le pĂ©chĂ©, et les hommes continuent de mourir pĂ©cheurs. Tout ce qui dĂ©cide de notre sort, tout ce qui pourrait le rendre comprĂ©hensible est mystĂšre, fait affirmĂ© dans la RĂ©vĂ©lation, folie selon les non-croyants, sagesse pour la foi qui veut adhĂ©rer et qui croit ce qui Ă  sa nature purement humaine et mondaine apparaĂźt comme absurde.

La théologie et le mystÚre

Pourtant, ce mystĂšre sera pensĂ©, ne serait-ce que parce que la prĂ©dication exige que la bonne nouvelle soit rendue, sinon accessible Ă  l’entendement, du moins acceptable: la thĂ©ologie naĂźt de lĂ , tentative de penser le mystĂšre, de le penser dans le seul discours que l’on ait Ă  sa disposition, celui de la philosophie platonico-aristotĂ©licienne (et stoĂŻcienne). La foi ne veut pas rester pure rĂ©pĂ©tition de formules, elle veut se transformer en comprĂ©hension de ses contenus. De lĂ , les grandioses entreprises de dĂ©duction des affirmations fondamentales: de l’existence de Dieu, chez saint Anselme par exemple, lequel cherche une preuve qui ne procĂšde pas de la RĂ©vĂ©lation, mais prĂ©pare Ă  son acceptation; de la non-contradiction entre les thĂšses de la philosophie et celles de la religion (chez saint Thomas), ou de l’incapacitĂ© de la raison humaine Ă  comprendre seulement le monde de l’expĂ©rience Ă  moins qu’elle ne fonde toute soliditĂ© du savoir sur l’immutabilitĂ© des dĂ©crets divins (Descartes), ou ne conçoive toute universalitĂ© de la pensĂ©e comme participation Ă  la pensĂ©e divine, pensĂ©e en Dieu (Malebranche ou Berkeley). Mais, prĂ©cisĂ©ment, dans la mesure oĂč l’on veut penser la foi (ce qui n’est pas le fait de tout le monde, il suffit de penser Ă  saint Bernard), on se trouve obligĂ© de penser Ă©galement le monde, lequel est autre que Dieu, mais qui en tant que crĂ©ation est aussi expression de la volontĂ© et de la raison divines. Donc, plus on affirme la transcendance divine, plus on adore ses dĂ©cisions insondables, et plus l’étude du monde de l’expĂ©rience gagne en extension et en intensitĂ©: ce n’est pas un hasard si prĂ©cisĂ©ment l’école nominaliste s’adonne aux Ă©tudes de physique et de cosmologie. Plus la religion s’affranchit des interprĂ©tations mythiques et magiques, et plus la science devient neutre par rapport Ă  la foi. L’homme ne peut pas pĂ©nĂ©trer les mystĂšres divins; il est parfaitement capable de pĂ©nĂ©trer ce qui avait longtemps semblĂ© le mystĂšre de la nature. Newton, pourtant homme profondĂ©ment religieux (et hĂ©rĂ©tique), n’a plus besoin de Dieu en physique sinon pour expliquer pourquoi les planĂštes sont placĂ©es comme elles le sont et pourquoi elles ne tombent pas dans le Soleil, comme elles devraient le faire. Sans doute, la raison n’abdique pas dans le domaine de la foi, et la thĂ©ologie connaĂźt un renouveau rĂ©volutionnaire avec et aprĂšs la RĂ©formation. Elle se fait alors, si une telle expression est permise, rationaliste contre la raison, en dĂ©montrant l’insuffisance de la raison avec les moyens de la raison: les contenus spĂ©cifiques du dogme sont mis Ă  l’abri des attaques qui pourraient venir (et sont venues dĂšs le XIIIe siĂšcle) d’une interprĂ©tation immanentiste de la nature; ils sont organisĂ©s en de puissants systĂšmes (Calvin, Melanchthon, SuĂĄrez). Mais prĂ©cisĂ©ment, de cette façon, la foi se sĂ©pare du savoir intramondain: la nature est bien Ɠuvre du CrĂ©ateur, mais le doigt de Dieu ne se montre plus dans les Ă©vĂ©nements naturels particuliers. Il en rĂ©sulte, surtout mais non seulement en pays protestant, que la religion se retire dans l’intĂ©rieur de l’homme, cesse d’ĂȘtre, pour une grande partie des croyants, une construction conceptuelle, et est vĂ©cue, dans le sentiment, le cƓur, dans la vie intĂ©rieure, comme illumination et prĂ©sence indicible, le plus souvent non en lutte contre le dogme, mais Ă  cĂŽtĂ© d’un dogme que l’on reconnaĂźt et qu’en mĂȘme temps l’on sait ne pas pouvoir vivre.

4. La raison constructive et ses critiques

Raison et antiraison, souvent raisonnante, entrent ainsi en conflit. Foisonnement des sectes, affaiblissement, sinon du dogme, du moins de son rĂŽle, concentration sur un domaine qui est considĂ©rĂ© comme propre Ă  la religion, tout cela exprime un antirationalisme tantĂŽt inconscient ou larvĂ©, tantĂŽt hautement proclamĂ©. De l’autre cĂŽtĂ©, s’affirme le pouvoir de la raison, mais d’une raison qui, comme la religion, a son domaine Ă  elle, dont elle ne sort que pour s’égarer. C’est Ă  cette situation que la grande mĂ©taphysique des XVIe et XVIIe siĂšcles veut rĂ©pondre.

Le discours métaphysique

Elle le fait, Ă  partir de Descartes, en essayant de dĂ©terminer les limites Ă  l’intĂ©rieur desquelles elle peut ĂȘtre sĂ»re d’elle-mĂȘme et de ses rĂ©sultats. Elle peut douter, elle doit le faire si elle veut s’assurer des fondements sur lesquels elle se propose de bĂątir. Ce qu’elle dĂ©couvre alors comme fondement, c’est la raison mĂȘme: le doute raisonnable implique dĂ©jĂ  la raison. À partir de lĂ , tout devient possible. La raison se dĂ©couvre finie, mais aussi capable de penser l’infini: preuve de l’existence d’un infini qui l’éclaire. Elle remarque sa diffĂ©rence fondamentale avec tout ce qui est matĂ©riel, donnĂ©e des sens: preuve qu’elle est une substance Ă  part, indĂ©pendante en son essence du pĂ©rissement qui caractĂ©rise tout ce qui est Ă©tendue. Elle sait qu’un ĂȘtre infini ne peut pas ĂȘtre menteur: les dĂ©crets divins, Ă  dĂ©couvrir dans la crĂ©ation, donnent soliditĂ© et consistance aux principes de la science. Les contenus du christianisme en tant que religion historique ne sont ni critiquĂ©s ni affirmĂ©s (Descartes se contente de la religion de sa nourrice), mais les principes absolus (ce que certains appelleront la religion naturelle, celle qui peut ĂȘtre dĂ©veloppĂ©e par la raison humaine sans l’aide de la RĂ©vĂ©lation et qui sera naturelle parce qu’elle est, en droit, acceptable pour tout homme) peuvent ĂȘtre atteints par la pensĂ©e rationnelle, Ă  tel point qu’un schĂ©ma du monde tel qu’il est en lui-mĂȘme, c’est-Ă -dire dans l’esprit divin, peut ĂȘtre tracĂ©.

Ce qui donne Ă  la raison tant de confiance en elle-mĂȘme c’est la sĂ©rie ininterrompue des succĂšs que, en tant que calculatrice, elle remporte en physique et en cosmologie. Le monde naturel n’est pas seulement rationnel en soi en tant qu’Ɠuvre d’une sagesse absolue; sa rationalitĂ© peut ĂȘtre montrĂ©e et dĂ©montrĂ©e dans tous les dĂ©tails, et, si certains domaines restent encore obscurs, ils ne sauraient rĂ©sister Ă  l’effort de la recherche, devenue consciente de sa mĂ©thode et se sachant en progrĂšs constant. Peu importe ici (pour important que cela soit dans d’autres perspectives) que les successeurs de Descartes se sĂ©parent de lui, en particulier en soulevant le problĂšme du rapport entre substance pensante et substance Ă©tendue, qu’un retour Ă  la philosophie antique conduise Spinoza Ă  affirmer l’identitĂ© de la raison cosmique et de la raison en l’homme (Ă©liminant ainsi tout Dieu personnel en faveur d’une piĂ©tĂ© «cosmique»), que Leibniz veuille prĂ©server Ă  la fois l’unitĂ© entre monde de la physique et monde de la pensĂ©e tout en sauvegardant la conscience individualisĂ©e, que Malebranche et, Ă  sa suite, Berkeley veuillent libĂ©rer la philosophie de tout matĂ©rialisme substantialiste: ce qui est commun Ă  tous, c’est la confiance inĂ©branlable en la force de la raison, suffisante pour dĂ©couvrir le fond des choses dans un discours cohĂ©rent, puisque guidĂ©e par l’idĂ©al d’une mĂ©thode qui, aprĂšs avoir analysĂ©, saura Ă  prĂ©sent construire un systĂšme qui soit en mĂȘme temps systĂšme du discours mettant Ă  nu le systĂšme du monde, fondement et canevas de toutes les connaissances.

Or la science moderne se distingue par le caractĂšre vĂ©rifiable de ses thĂšses. Des systĂšmes du monde et des discours cohĂ©rents avaient existĂ© depuis longtemps, depuis toujours. Ce qui est nouveau, c’est qu’on exige de toute affirmation qu’elle soit vĂ©rifiĂ©e par expĂ©rience, dans une expĂ©rience arrangĂ©e (expĂ©rimentation) ou par la simple observation. Le discours mĂ©taphysique, inspirĂ© de celui de la physique, doit donc ĂȘtre vĂ©rifiable – et il ne l’est pas, pour la simple raison que ce qu’il contient n’appartient pas au domaine de l’expĂ©rience, ne peut mĂȘme pas y appartenir: l’ñme immortelle, Dieu, le Tout du monde ne se constatent pas. Aussi n’est-il pas surprenant que les discours des uns et des autres se contredisent, et de la façon la plus inquiĂ©tante en ce qu’il ne s’agit pas de l’opposition entre une affirmation et une nĂ©gation qui se correspondraient, mais d’une non-coĂŻncidence qui ne laisse rien Ă  trancher, vu que chaque discours est cohĂ©rent en lui-mĂȘme (du moins idĂ©alement) et diffĂšre simplement de l’autre, un peu comme une couleur diffĂšre d’un son sans le rĂ©futer ni ĂȘtre rĂ©futĂ©e par lui.

Sensualisme et scepticisme

Il en rĂ©sulte ce qui se prĂ©sente tantĂŽt comme sensualisme, tantĂŽt comme scepticisme, deux dĂ©signations Ă©galement dangereuses, puisque les deux mouvements sont loin de vouloir Ă©carter la raison calculatrice ou la science moderne (Locke est l’ami de Newton) et de douter de la possibilitĂ© de raisonner efficacement sur les donnĂ©es immĂ©diates de l’expĂ©rience (Hume). Ce qui les distingue du rationalisme, c’est qu’ici la raison cesse d’ĂȘtre toute-puissante, mĂȘme en son principe: il n’y a de connaissable pour nous que ce monde des sens, il n’existe aucun au-delĂ  de pensĂ©e «pure»; nous nous orientons trĂšs bien, et trĂšs raisonnablement, dans notre vie aussi longtemps que nous n’oublions pas que cette vie est une vie active, agissante, produisant des biens, demandant une organisation de l’État et de la sociĂ©tĂ© qui permette la collaboration de tous en vue de buts terrestres qui, une fois qu’on ose l’avouer, se montrent ĂȘtre ceux de tous. Ce que nous faisons, nous pouvons aussi le comprendre (Vico et, avant lui, Bayle en tirent la consĂ©quence en plaçant au premier plan l’histoire, science vraiment humaine puisque science des actions humaines); nous nous perdons dĂšs que nous prĂ©tendons Ă  une connaissance des choses telles qu’elles sont en elles-mĂȘmes, c’est-Ă -dire telles qu’elles sont (ou seraient) en dehors de toute connaissance humaine. Non qu’on nie nĂ©cessairement l’existence d’un Dieu personnel, d’un au-delĂ , de l’immortalitĂ© de l’ñme (on ne le fait qu’exceptionnellement) ou qu’on engage la lutte contre la religion naturelle (il en est autrement, par exemple, pour Voltaire et Rousseau, en ce qui concerne les dogmes rĂ©vĂ©lĂ©s et les Églises constituĂ©es en organismes de droit public); on reconnaĂźt mĂȘme volontiers la valeur morale et Ă©ducative de la religion, et les matĂ©rialistes, comme HelvĂ©tius, sont rares. Mais toute thĂšse positive, historique, qui ne dĂ©coule pas du pur concept de la religion est regardĂ©e comme en dehors de la discussion raisonnable, pure et simple expression d’un sentiment personnel ou, dans le pire des cas, invention intĂ©ressĂ©e. On est sensualiste et sceptique sur tous les points oĂč il est impossible d’instituer une discussion raisonnable qui puisse aboutir Ă  l’aide de la cohĂ©rence formelle, certes, mais aussi et surtout par renvoi Ă  une expĂ©rience mĂ©thodiquement conduite. On l’est parce que l’on est raisonnable et que, raisonnable, on veut protĂ©ger l’humanitĂ© des guerres de religion, des persĂ©cutions, des souffrances provoquĂ©es par des discussions sans objet assignable. Hobbes, Spinoza, Locke, Bayle, Voltaire, et tant d’autres sont d’accord sur ce point: aucune autoritĂ©, religieuse ou non, ne saurait invoquer la simple tradition ou des lumiĂšres particuliĂšres devant le tribunal de la raison souveraine.

5. La raison transcendantale

Cette raison s’abstient donc, elle se dĂ©clare sceptique, dĂšs qu’il est question de ce qui est au-delĂ  du sensible, du donnĂ©. Or la saisie pensante du donnĂ© n’est pas donnĂ©e elle-mĂȘme, elle est Ă©laborĂ©e. Cela est vrai de la science mĂȘme, qui parle rĂ©ellement de la nature, mais Ă  l’aide de la mathĂ©matique qui est une crĂ©ation de l’esprit humain. Cela est vrai, et plus visible, quand on regarde des concepts comme ceux de substance, de cause, de rĂ©alitĂ©, qui, loin d’ĂȘtre tirĂ©s des donnĂ©es sensibles, en rendent seulement possible la structuration. Bien plus, et en un sens bien plus important, cela est vrai dans un domaine qui nous concerne au plus profond de notre existence: nous ne pouvons nous empĂȘcher de chercher un sens Ă  notre vie et au monde dans lequel nous vivons – et ce sens des faits n’est pas un de ces faits: nous sommes bien obligĂ©s de nous orienter, de prendre des dĂ©cisions en cherchant, consciemment ou non, non une des rĂšgles qu’offrent les diffĂ©rentes traditions existant empiriquement, mais une rĂšgle qui soit la mĂȘme pour tous, afin qu’une morale raisonnable, c’est-Ă -dire universelle, puisse nous guider vers un bonheur qui ne dĂ©pende pas des accidents de ce monde et que nous soyons en droit d’espĂ©rĂ© en proportion avec notre effort moral, dans un monde situĂ© au-delĂ  de celui de l’expĂ©rience sensible.

Kant et l’universalitĂ© de la raison

On a dit avec juste raison que tous les motifs de l’histoire de la pensĂ©e philosophique se rejoignent dans la pensĂ©e de Kant, qui est dĂ©terminĂ©e par cette tension-unitĂ© du sensible et du suprasensible. En effet, non satisfait de l’empirisme sensualiste et sceptique, Kant en maintient toutes les affirmations, rejetant seulement ses nĂ©gations. Il est convaincu que la mĂ©taphysique traditionnelle, celle des XVIe et XVIIe siĂšcles, est intenable, que c’est elle-mĂȘme qui pousse au scepticisme, et il soutient en mĂȘme temps qu’aucune pensĂ©e humaine qui veut se comprendre ne peut renoncer Ă  la recherche d’un inconditionnĂ©, d’un absolu, d’un fondement inaccessible au discours discursif, Ă  la science du sensible, et pourtant plus rĂ©el que tout ce qui est donnĂ© Ă  nos sens et Ă  une pensĂ©e qui ne fait qu’organiser ce donnĂ©. L’homme est un ĂȘtre qui agit dans le monde, qui s’organise dans des sociĂ©tĂ©s et des États, parce qu’il a des intĂ©rĂȘts concrets, parce qu’il est intĂ©ressĂ©; et ce mĂȘme ĂȘtre aspire Ă  une justice qui soit vraiment divine, divine dĂ©jĂ  sur terre en ce qu’elle reconnaisse la valeur absolue de tout individu, divine dans un au-delĂ  qui apporte la rĂ©compense Ă  celui qui, au mĂ©pris de ses intĂ©rĂȘts, de ses penchants, de cette nature sensible dont il ne se dĂ©fera jamais, a cherchĂ© cette justice dans cette vie. Science, morale, religion, politique, cosmologie, tout doit ĂȘtre pensĂ© par la raison dans un systĂšme qui ne nĂ©glige aucune des expressions qu’ont trouvĂ©es les aspirations les plus profondes des hommes.

Si l’humanitĂ© ne s’est pas comprise jusqu’ici, si elle ne s’est pas entendue avec elle-mĂȘme, c’est qu’elle avait employĂ© un concept doublement ambigu de la raison. Sans doute, la raison est une; mais elle l’est sous des aspects diffĂ©rents. Elle pense le monde, elle vise l’action. ThĂ©orique , elle est discursive et est installĂ©e, sous le nom d’entendement, dans le fini des connaissances scientifiques, toujours particuliĂšres et partielles; elle serait vide si elle ne recevait pas des sens une matiĂšre qu’organisent ses concepts en objets de connaissance, mais qu’ils ne crĂ©ent pas: son activitĂ©, en soi pure spontanĂ©itĂ©, ne devient effective que sur fond de passivitĂ©. Il n’en est pas de mĂȘme quand elle ne cherche plus les dĂ©terminations des objets particuliers Ă  l’intĂ©rieur du monde, mais se met Ă  penser ce monde mĂȘme, la TotalitĂ©-UnitĂ© (qu’elle doit viser si elle veut Ă©tablir ordre et cohĂ©rence parmi les rĂ©sultats de l’entendement); elle est alors raison au sens fort, mais elle n’a plus d’accĂšs direct au sensible; elle doit s’appuyer sur l’entendement, comme celui-ci s’appuyait sur la sensibilitĂ©, pour parvenir Ă  cette unitĂ© en elle-mĂȘme, d’un cĂŽtĂ©, Ă  celle de son objet, de l’autre, unitĂ© sans laquelle aucune science ne serait vraiment fondĂ©e. Pratique , elle a affaire, non Ă  ce qui est, mais Ă  ce qui doit ĂȘtre, Ă  un sens du monde et de la vie humaine et aux conditions morales de la rĂ©alisation de ce sens dans une nature qui, pur fait, n’en a pas en elle-mĂȘme et ne peut en recevoir que par rapport Ă  un bien absolu que seule la raison pratique est Ă  mĂȘme de penser, dont elle est la pensĂ©e. Si la mĂ©taphysique s’est effondrĂ©e dans le scepticisme, c’est qu’elle avait prĂ©tendu Ă  une connaissance de type scientifique – seule possible lĂ  oĂč il y a observation et expĂ©rience et, partant, passivitĂ© – dans un domaine oĂč la tĂąche est de penser , par sa pure spontanĂ©itĂ©, la totalitĂ© qui est parfaitement concevable par concepts purs, mais ne peut pas ĂȘtre donnĂ©e comme fait parmi les faits, comme un de ces faits dont elle vise l’unitĂ© jamais atteinte; confondant l’aspect thĂ©orique avec l’aspect pratique de la raison une, la mĂ©taphysique avait voulu fonder la morale, la religion, le sens de la nature et de la vie sur un fait, celui de l’existence d’un Dieu cosmique, d’un grand architecte, d’un ĂȘtre plus grand, plus puissant que les autres, mais de leur nature: aucun chemin ne mĂšne cependant d’un fait Ă  un sens; et c’est le sens (ou, selon un terme Ă  la mode, la valeur) qui fait qu’il y ait des faits, puisque ne peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme fait que ce qui possĂšde un sens, pour thĂ©orique que celui-ci puisse apparaĂźtre.

Autonomie et limites de la raison

Partout, il s’agit d’universalitĂ©, en science autant qu’en morale; mais elle n’est pas partout de mĂȘme rang. Il s’agit toujours d’autonomie de la raison, mais d’une autonomie qui n’est pas toujours de mĂȘme Ă©tendue. Pris en lui-mĂȘme, le discours de la science est universel et postule l’adhĂ©sion de tous ceux qui y prennent part; mais il ne l’est qu’à cette condition: une autre universalitĂ© infiniment plus profonde existe, celle du discours qui porte sur le bien et le mal, sur le sens et la fin de l’existence humaine, qui dit pour tout ĂȘtre humain comment il doit se dĂ©cider s’il veut ĂȘtre raisonnable, s’il ne veut pas vivre sous la poussĂ©e des instincts et des passions de l’animal, discours qui est Ă  la fois fondement et aboutissement de la premiĂšre universalitĂ©, nĂ©e du travail d’esprits humains, mais qui ignore la question essentielle qui constitue l’humanitĂ© de l’homme, celle du sens de toute entreprise. Partout, la raison est autonome: qui prescrirait, comme du dehors, des rĂšgles raisonnables Ă  la raison? Si la facultĂ© telle qu’elle existe empiriquement, psychologiquement, historiquement dans l’ĂȘtre fini qu’est l’homme se fourvoie et a besoin d’une critique, seule la raison qui peut la formuler: elle ne fait rien d’autre quand elle limite les prĂ©tentions de l’entendement discursif et calculateur, quand elle s’oppose Ă  sa tentative de transformer en objet ce qui ne peut jamais ĂȘtre observĂ©, mesurĂ©, situĂ© dans l’espace et le temps, mais se rĂ©vĂšle Ă  une pensĂ©e qui veut dĂ©couvrir, par une analyse rĂ©gressive, les conditions de tout discours cohĂ©rent, les concepts qui le constituent, les principes qui lui permettent, d’une part, de connaĂźtre la rĂ©alitĂ© sensible et, de l’autre, de penser le sens qui doit ĂȘtre, le devoir, et les conditions sous lesquelles l’homme peut espĂ©rer atteindre un bonheur auquel, ĂȘtre indigent, il aspire naturellement, qu’aucune science ne peut lui promettre, que la morale ne vise pas, mais que cette mĂȘme morale, s’il s’en rend digne, l’autorise Ă  espĂ©rer dans un au-delĂ  de toute connaissance possible, en une espĂ©rance qui n’est ni en contradiction ni en accord avec une connaissance thĂ©orique incapable de se prononcer en dehors de son domaine.

Ainsi, la raison autonome n’est pas toute-puissante. Comme entendement, elle fournit les concepts (catĂ©gories) et les principes fondamentaux de toute science naturelle possible, mais elle est incapable de construire concrĂštement cette science, ayant besoin de donnĂ©es matĂ©rielles, sensibles qui lui viennent du dehors; raison pratique, elle constitue toute morale qui ne soit pas arbitraire, c’est-Ă -dire la morale tout court quant Ă  son fondement; et elle peut le faire parce que la loi qu’elle prescrit, elle se la donne Ă  elle-mĂȘme et est ainsi libre dans l’universalitĂ© de sa rĂšgle absolue; mais elle ne saurait pas particulariser ces rĂšgles si elle n’apprenait pas d’ailleurs, de l’expĂ©rience commune de l’humanitĂ©, comment est constituĂ© l’ĂȘtre en lequel cette raison rĂ©side et qui doit seulement se faire raisonnable et moral, qui ne l’est pas puisqu’il est aussi ĂȘtre de besoins et de dĂ©sirs: elle purifie les maximes selon lesquelles nous agissons, elle ne les invente pas, elle les trouve. Elle ne pense pas seulement une totalitĂ© en mĂȘme temps cosmique et sensĂ©e, elle peut mĂȘme montrer que cette pensĂ©e est justifiĂ©e par les intĂ©rĂȘts de la raison, par le fait qu’il n’y a possibilitĂ© de cohĂ©rence qu’à cette condition; mais elle ne pense les structures sensĂ©es que comme des quasi-faits, dans le mode du « comme si », comme si un Dieu moral Ă©tait le crĂ©ateur de cette unitĂ© de rĂ©alitĂ© et de sens, comme si une finalitĂ© intĂ©rieure expliquait la particularitĂ© de l’organisme vivant et de la nature entiĂšre regardĂ©e comme si elle formait un organisme comme si la beautĂ© de certains objets naturels Ă©tait une sorte de faveur faite aux facultĂ©s humaines pour prĂ©parer l’humanitĂ© par une joie dĂ©sintĂ©ressĂ©e Ă  l’attitude dĂ©sintĂ©ressĂ©e qui fait l’universalitĂ© de la morale. Ce n’est pas que ce «comme si» dĂ©value ce qu’il rĂ©vĂšle; au contraire, il le garantit de tout scepticisme; mais pour cette raison mĂȘme, il est aussi nĂ©cessaire de l’introduire afin d’empĂȘcher le retour de la chosification scientiste, qui transforme en affirmation pseudo-scientifique ce qui se justifie seulement dans la pensĂ©e du Tout: ce qui rend possible toute comprĂ©hension cohĂ©rente du donnĂ© n’est pas et ne peut pas ĂȘtre de l’ordre du donnĂ©.

6. La raison absolue

C’est ce qu’on a appelĂ© le dualisme kantien, entendement et sensibilitĂ©, raison thĂ©orique et entendement, raison thĂ©orique et raison pratique, connaissance des phĂ©nomĂšnes et pensĂ©e d’un absolu non empirique (chose en soi), monde de l’expĂ©rience et monde de la loi de la raison, finitude de l’homme et infinitĂ© de la libertĂ©. Ce dualisme a Ă©tĂ© la source et le moteur de toute la discussion ultĂ©rieure qui se dĂ©veloppe sur le sol du kantisme. Fichte, Schelling, Hegel, malgrĂ© toutes les diffĂ©rences (et les diffĂ©rends) qui existent entre eux, cherchent Ă  constituer un discours unique, saisie d’un Tout unique de la rĂ©alitĂ© naturelle et de la rĂ©alitĂ© intellectuelle, discours qui, sans qu’un extĂ©rieur le limite et s’oppose Ă  lui, in-fini et sans un «autre» qui lui fasse obstacle, sans passivitĂ©, se tienne et se soutienne en lui-mĂȘme.

Hegel et la raison sans extériorité

La tentative a Ă©tĂ© menĂ©e Ă  son aboutissement (ou, selon un autre point de vue, Ă  son Ă©chec dĂ©finitif) par Hegel. Pour lui, le fini n’est pas en face de l’infini Ă  la maniĂšre de deux partenaires ou adversaires: l’infini n’est pas vrai infini s’il est opposĂ© Ă  un fini, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il serait dĂ©terminĂ©, limitĂ© par celui-ci; l’infini ne peut ĂȘtre que la totalitĂ© structurĂ©e du fini. Il en dĂ©coule que ce qui est fini n’a pas de consistance vraie: sur le plan du concept comme sur celui de l’existence, il se dĂ©fait et s’annihile lui-mĂȘme, non point pour disparaĂźtre, mais pour ĂȘtre compris comme aspect particulier sans lequel ce Tout ne serait pas, mais aussi comme aspect qui ne peut pas ĂȘtre transformĂ© en substance existant par elle-mĂȘme; kantien sur ce point dĂ©cisif, Hegel s’oppose Ă  son grand prĂ©dĂ©cesseur en affirmant que la raison est parfaitement capable de penser par elle-mĂȘme le sensible, du moins en ce qu’il possĂšde de structure et de raison. Ce n’est pas «comme si» le monde Ă©tait raisonnable: s’il convient de parler d’un «comme si», c’est «comme si» le fait ou le concept isolĂ©s Ă©taient comprĂ©hensibles en eux-mĂȘmes sans ĂȘtre ramenĂ©s par la dialectique Ă  leur rĂŽle de simple aspect (moment), pourtant essentiel Ă  sa place. Il suffit, pour s’en convaincre, d’essayer de maintenir tel concept particulier en lui-mĂȘme: il se retournera, et l’Être pur, parce que pur de toute dĂ©termination, se montrera comme NĂ©ant; la cause, n’étant que dans ses effets, aura son ĂȘtre en ceux-ci.

Cette dialectique n’est cependant pas ce qu’on appelle une mĂ©thode, un procĂ©dĂ© inventĂ© pour obtenir certains rĂ©sultats auparavant envisagĂ©s et dĂ©clarĂ©s souhaitables. Elle n’est pas, non plus, exigence d’un discours qui voudrait parler d’un point de vue qui serait situĂ© en dehors de la rĂ©alitĂ© – entreprise insensĂ©e puisqu’un tel point de vue ne saurait exister. Elle est l’exposition du processus intemporel dans lequel le discours de la raison expose et explicite (dĂ©-veloppe) ce qui est en tant qu’il est, et oĂč s’expose la situation de tout particulier Ă  l’intĂ©rieur de ce processus. Elle est en mĂȘme temps et insĂ©parablement le mouvement intemporel de la rĂ©alitĂ© mĂȘme, qui se dit dans le discours de la raison, se dit elle-mĂȘme, puisqu’un ĂȘtre qui ne serait pas pensĂ©, une pensĂ©e qui ne serait pas pensĂ©e de ce qui est, qui ne serait pas dans l’Être et de l’Être, seraient autant d’impossibilitĂ©s. Le philosophe n’invente rien, il n’apporte rien, il assiste simplement Ă  un dĂ©veloppement, au spectacle dans lequel toute particularitĂ© qui veut se maintenir se retourne en son contraire sans pourtant disparaĂźtre, oĂč le nouveau est justement le renversement du prĂ©cĂ©dent, ne se comprend qu’en tant que tel, est donc cet antĂ©rieur qui, sublimĂ©, dure dans cette nĂ©gation, non de lui-mĂȘme, mais de sa prĂ©tention Ă  la rĂ©alitĂ© inconditionnĂ©e (aufgehoben ). La raison incarnĂ©e dans les structures sensĂ©es et comprĂ©hensibles de la rĂ©alitĂ© naturelle, historique, morale, politique, religieuse, dans tous ses aspects sans exception, ne se refuse pas Ă  la raison consciente d’elle-mĂȘme, Ă  celui qui, en accĂ©dant Ă  ce savoir de la raison, cesse d’ĂȘtre philosophe, Ă©ternel chercheur de vĂ©ritĂ©, pour devenir celui qui sait, sage.

La raison est donc tout et en tout. Elle l’est encore quand il s’agit de l’individu humain, qui n’est plus, comme c’était le cas aux yeux de Kant, le centre d’une philosophie qui devait donner sens et direction Ă  la vie des hommes: le seul objet, le seul sujet est la raison, le discours devenu absolument cohĂ©rent puisque sans extĂ©rieur qui lui rĂ©sisterait. L’individu en son individualitĂ© doit ĂȘtre pensĂ©, ce n’est pas lui en tant qu’individu dĂ©terminĂ© qui pense, mais la raison en lui; le sens de son existence n’est pas Ă  crĂ©er: pensant, il n’a qu’à le dĂ©couvrir, puisqu’il existe dans l’histoire, la sociĂ©tĂ©, l’État, auxquels l’individu appartient, oĂč il est universalisĂ© dans et par les institutions. Seuls la rĂ©volte contre la raison immanente et le refus de se penser Ă  sa place dans le monde peuvent conduire Ă  une affirmation, arbitraire et en tant que telle comprise par la philosophie (et par les institutions raisonnables qui garantissent la libertĂ© de l’individu, mais dans la mesure oĂč il est raisonnable), d’une individualitĂ© empirique, originale, indĂ©pendante, c’est-Ă -dire fausse, Ă  moins que la passion qui la pousse ne la dirige, sans qu’elle le veuille ou sache, dans la direction de ce que, objectivement, la raison a voulu, Ă  un rĂ©sultat Ă  partir duquel l’entreprise se montrera comme ayant Ă©tĂ© requise pour une rĂ©alisation plus ample et plus profonde de la libertĂ© raisonnable, de la raison qui est ce qui libĂšre de l’inconscient des passions Ă©gocentriques et destructrices.

Sur le plan de l’individualitĂ© historique comme sur celui de la nature, le dĂ©raisonnable, l’a-raisonnable existent donc: le concept, lorsqu’il s’agit des dĂ©tails de la nature ou de l’organisation sociale, ne pĂ©nĂštre pas l’«écorce extĂ©rieure». Mais cette limite n’est limite que lĂ  oĂč le fini est en question en sa finitude, prĂ©cisĂ©ment en sa non-consistance, en ce qu’il a de fortuit, de caduc, d’accidentel – de cet accidentel qui est compris par la raison comme accidentel nĂ©cessaire. C’est une nĂ©cessitĂ© ontologique que l’individuel empirique existe en tant que tel: le discours de la raison n’en est ni limitĂ© ni rĂ©futĂ©. Encore ce qui se refuse Ă  la pensĂ©e est pensĂ© en sa fonction et Ă  sa place dans le discours. Ce qui est, c’est la raison du monde dans toutes les dimensions du cosmos naturel et intellectuel, et c’est, insĂ©parablement, la pensĂ©e de cette raison cosmique dans la pensĂ©e consciente d’elle-mĂȘme, raison subjective-objective qui, lorsqu’elle prend son dĂ©part du subjectif, finit par comprendre qu’elle ne se comprend elle-mĂȘme qu’en reconnaissant qu’elle est dans le monde et du monde, qui, en prenant son dĂ©part de ce que, pour commencer, elle voit comme son extĂ©rieur, finit par admettre que cet extĂ©rieur ne serait pas s’il n’était pas pensĂ© comme extĂ©rieur pour et dans la pensĂ©e: ontologie et logique coĂŻncident dans une onto-logique.

La tĂąche que, inconsciemment, la raison s’était donnĂ©e depuis qu’elle avait commencĂ© de parler (et de parler d’elle-mĂȘme), elle paraĂźt donc l’avoir accomplie. Aucun inconnaissable, aucun indicible ne limite plus son empire; aucune foi, pour raisonnable qu’elle soit, n’est plus requise pour achever ce qui autrement aurait Ă©tĂ© inachevable; aucun au-delĂ  inaccessible Ă  la pensĂ©e n’existe plus; il ne subsiste aucune pensĂ©e subjective, limitĂ©e par une passivitĂ© inhĂ©rente Ă  l’esprit humain, qui se trouverait renvoyĂ©e Ă  un pur «comme si» – comme si elle Ă©tait incapable de penser cette totalitĂ© que, en fait, elle pense Ă  l’aide de son «comme si», maintenant reconnu comme rĂ©serve superflue et injustifiable d’un entendement qui se prend pour la raison (Ă  l’intĂ©rieur de laquelle il reçoit la reconnaissance de tous ses droits, mais en tant que moments et aspects particuliers): il ne s’agit plus du penser de l’individu limitĂ©, fini, il s’agit de ce qui est pensĂ© dans toute pensĂ©e, de la pensĂ©e Ă  laquelle se rĂ©vĂšle la rĂ©alitĂ©, dans laquelle la rĂ©alitĂ© se montre en sa vĂ©ritĂ©, cette vĂ©ritĂ© n’étant pas celle de l’entendement et de la simple non-contradiction, mais l’Être mĂȘme tel qu’il se dĂ©ploie dans ses manifestations particuliĂšres, reprises dans le Tout qui est Raison-Être, devenu conscient de lui-mĂȘme dans une conscience de soi non individuelle, celle du discours absolument cohĂ©rent. Toute particularitĂ© est contradictoire avec toute autre et en elle-mĂȘme; la totalitĂ© des contradictions, totalitĂ© organisĂ©e sans qu’un sujet organisateur ait eu Ă  y intervenir, est la rĂ©conciliation absolue du sujet avec l’objet, de la pensĂ©e avec une rĂ©alitĂ© qui ne lui est plus extĂ©rieure, l’unitĂ© de la pensĂ©e finie et rĂ©flĂ©chissante avec la pensĂ©e absolue en laquelle elle se pense en pensant son monde comme informĂ© par la raison (dans l’idĂ©e absolue ).

Le débat contemporain

La situation contemporaine est caractĂ©risĂ©e, d’une part, par la persistance d’une tradition qui remonte Ă  Platon, Aristote, Kant et Hegel; d’autre part, par celle d’une protestation contre les prĂ©tentions d’une raison qui se veut autonome et irrĂ©ductible, d’une critique qui est aussi ancienne que la thĂšse qu’elle combat: la sophistique, l’empirisme, le scepticisme (mondain ou religieux) sont aussi vieux que ce qu’on appelle le rationalisme. Il est cependant Ă©vident que le dĂ©bat contemporain se prĂ©sente sous des formes et dans des perspectives qui appartiennent en propre Ă  l’époque actuelle.

Les positions rationalistes semblent ĂȘtre dĂ©fendues surtout par des philosophes qui, consciemment, se considĂšrent comme continuateurs de la tradition, tandis que leurs adversaires visent Ă  renouveler les problĂšmes autant que les rĂ©ponses, sans cependant repousser tout lien avec le passĂ©, de telle façon que l’on rencontre certaines attitudes intermĂ©diaires. Le positivisme logique, tout en niant la possibilitĂ© d’une pensĂ©e qui dĂ©passe les limites de la connaissance scientifique, maintient que seul un discours cohĂ©rent peut ĂȘtre reconnu comme scientifique: Wittgenstein, dĂ©veloppant (dans sa premiĂšre façon de penser, telle qu’elle s’exprime dans le Tractatus logico-philosophicus ) la structure idĂ©ale d’un discours Ă  la fois cohĂ©rent et vĂ©rifiable, reconnaĂźt l’existence d’une pensĂ©e tout autre, mais dont on ne peut pas parler dans le seul langage sensĂ© qu’il admette. Une position analogue, mais non identique, est celle du pragmatisme positiviste qui, lui aussi, limite la raison Ă  ce que Kant appelait l’entendement, la facultĂ© de s’orienter dans le monde donnĂ© Ă  l’aide du calcul appuyĂ© sur l’expĂ©rience et l’organisant; mais, tandis que le positivisme logique (de mĂȘme que la logistique moderne) ne s’intĂ©resse qu’au discours correctement formĂ©, le positivisme pragmatique situe le critĂšre au plan de l’action efficace. L’analyse linguistique (linguistic analysis ) de l’école d’Oxford (Ă  la suite de Wittgenstein, qui en a Ă©tĂ© un des inspirateurs, surtout dans la seconde phase de son Ă©volution) veut Ă©liminer les faux problĂšmes nĂ©s d’un usage irrĂ©flĂ©chi et inconsidĂ©rĂ© du parler de tous les jours, en en dĂ©celant, Ă  l’aide du critĂšre de la cohĂ©rence, les contradictions et absurditĂ©s cachĂ©es.

L’opposition se montre plus tranchĂ©e, parfois fondamentale, lĂ  oĂč la raison n’est plus tenue pour autonome, ne serait-ce que dans certaines limites. De telles «critiques de la raison pure» procĂšdent de diffĂ©rentes conceptions de la nature de l’homme: on voit son fond dans d’autres facultĂ©s, plus profondes, plus authentiques, plus puissantes. Des interprĂ©tations religieuses iront facilement dans cette direction: l’homme est dĂ©chu parce qu’il est d’abord dĂ©sir aveugle, exposĂ© Ă  la tentation, incapable de sonder son propre cƓur; seules la foi, d’un cĂŽtĂ©, la grĂące, de l’autre, non la raison impuissante, disent ce qu’il est et ce qu’il doit ĂȘtre, et ce n’est que dans une illumination qui ne dĂ©pend pas de lui qu’il peut entrer en contact avec ce qui est au-delĂ  de toute pensĂ©e abstraite (K. Barth). Ce n’est un paradoxe qu’en apparence si des vues identiques sont dĂ©veloppĂ©es par des penseurs qui se situent loin de toute religion rĂ©vĂ©lĂ©e: aux yeux de Schopenhauer, l’homme est volontĂ© se servant d’une raison trompĂ©e comme d’un outil afin de poursuivre une fin insensĂ©e, jusqu’au moment oĂč cette mĂȘme raison se retourne sur elle-mĂȘme et sur la force aveugle qui la pousse, pour s’abolir en mĂȘme temps que la volontĂ©. Si Nietzsche, avec une sorte d’hĂ©roĂŻsme intellectuel, dit «oui» Ă  cette volontĂ© (de puissance) tout en accordant que son «oui» signifie l’acceptation de la souffrance, si cette acceptation devient chez lui affirmation joyeuse, il ne fait que changer le signe de l’équation schopenhauerienne: pour les deux, la raison est Ă  l’opposĂ© de la vie voulue par l’un, refusĂ©e par l’autre.

Le problĂšme de la valeur de la vie ne se pose pas pour Bergson, qui oppose rationalitĂ© (spatialisation) et intuition de la durĂ©e intĂ©rieure: la raison, conçue comme raison scientifique, est Ă  la surface, superficielle, cachant ce qui n’est accessible que dans une saisie immĂ©diate, vĂ©cue. De telles vues ont exercĂ© une grande influence sur la poĂ©sie et la littĂ©rature, du romantisme au surrĂ©alisme, de mĂȘme que ces mouvements ont agi Ă  leur tour sur une pensĂ©e qui cherche au-delĂ  du calcul et de l’impersonnel d’un discours, qui, Ă©tant celui de tout le monde, n’est celui de personne: l’existentialisme, soit chrĂ©tien Ă  la suite de Kierkegaard, soit athĂ©e avec Nietzsche et Sartre, en appelle Ă  une libertĂ© de la dĂ©cision radicalement personnelle, essentiellement non universelle. Heidegger, dans sa premiĂšre philosophie, a marchĂ© dans cette direction, avant que son antirationalisme ne l’ait conduit Ă  se dĂ©tourner des Ă©tants (et de l’homme comme Ă©tant) pour penser, avec les poĂštes et de maniĂšre non discursive, l’Être mĂȘme, inaccessible Ă  toute raison raisonnante.

Les Ă©coles qu’on pourrait appeler celles de l’interprĂ©tation (ou de la rĂ©duction) de la rationalitĂ© maintiennent un idĂ©al de raison, quoique non toujours de maniĂšre clairement exprimĂ©e. La psychanalyse (Freud, Jung...) constate que les discours et les actions des hommes se contredisent, quoique les discours se donnent pour cohĂ©rents en eux-mĂȘmes et avec la rĂ©alitĂ©: au lieu de vraie rationalitĂ©, il s’agit de pseudo-rationalisations que, cependant, la raison parvient Ă  dĂ©masquer et Ă  ramener Ă  la vraie cohĂ©rence, laquelle reste ainsi l’idĂ©al et le point cardinal sur lequel s’oriente l’entreprise. Il n’en est pas autrement des explications historiques, sociologiques, politiques de la fausse conscience de certains groupes, de ces idĂ©ologies , systĂšmes d’autodĂ©fense d’intĂ©rĂȘts particuliers qui se prĂ©sentent comme des intĂ©rĂȘts universels, mais rĂ©vĂšlent leur vrai caractĂšre dans la contradiction entre leurs principes affirmĂ©s et leurs actions; ici encore, l’attaque porte sur la fausse raison et est menĂ©e au nom de la vraie, celle de l’universalitĂ© vĂ©ritable.

D’autres thĂšses, de mĂȘme provenance et de mĂȘme inspiration, vont plus loin, en considĂ©rant l’idĂ©al de raison et de discours cohĂ©rent comme historiquement particulier et parlent alors d’ ethnocentrisme : la raison et tout ce qui s’y rattache comme problĂ©matique ou axiomatique n’a de sens que dans notre civilisation mĂ©diterranĂ©enne et n’a aucun droit Ă  une validitĂ© concrĂštement universelle (ce qui ne signifie pas que les tenants de la thĂšse refusent, avec les antirationalistes extrĂ©mistes, la discussion raisonnable en ce qui concerne leur propre travail).

On ne saurait ainsi guĂšre parler de fronts clairement tracĂ©s, d’autant que peu parmi les antirationalistes semblent prĂȘts Ă  aller jusqu’à la consĂ©quence ultime, l’acte destructeur gratuit, quoique de tels cas se soient produits dans certains groupes qui refusent non seulement la raison, mais encore toutes ses incarnations historiques (sociĂ©tĂ© organisĂ©e, État, exclusion de la violence).

raison [ rɛzɔ̃ ] n. f.
‱ 980; lat. ratio, onis
I ♩ PensĂ©e, jugement. A ♩
1 ♩ La facultĂ© pensante et son fonctionnement, chez l'homme; ce qui permet Ă  l'homme de connaĂźtre, de juger et d'agir conformĂ©ment Ă  des principes. ⇒ comprĂ©hension, connaissance, entendement, esprit, intelligence , 1. pensĂ©e. Doctrines, attitudes philosophiques fondĂ©es sur la raison. ⇒ rationalisme. « Discours de la mĂ©thode pour bien conduire sa raison » (Descartes). « Nos thĂ©ories scientifiques, liĂ©es aux rĂšgles de fonctionnement de notre esprit, Ă  la structure de notre raison » (Broglie). Philos. Être de raison.
2 ♩ La facultĂ© de penser, en tant qu'elle permet Ă  l'homme de bien juger et d'appliquer ce jugement Ă  l'action. ⇒ discernement, jugement, sagesse (cf. Bon sens). « La raison habite rarement les Ăąmes communes et bien plus rarement encore les grands esprits » (France). Conforme Ă  la raison. ⇒ raisonnable, rationnel. Contraire Ă  la raison. ⇒ dĂ©raisonnable. L'Ăąge de raison : l'Ăąge auquel on considĂšre que l'enfant a l'essentiel de la raison (environ 7 ans). Ramener qqn Ă  la raison, Ă  une attitude raisonnable. Revenir Ă  la raison. Mettre Ă  la raison : rendre plus raisonnable par la force ou l'autoritĂ©.
♱ SpĂ©cialt (opposĂ© Ă  instinct, intuition, sentiment) PensĂ©e discursive, logique. « Mais la raison n'est pas ce qui rĂšgle l'amour » (MoliĂšre). « Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu'Ă©crit la raison » (A. Gide). La raison et la passion. Un mariage de raison.
3 ♩ Les facultĂ©s intellectuelles (d'une personne), dans leur fonctionnement. J'ai peur « du trouble horrible de ma pensĂ©e, de ma raison qui m'Ă©chappe » (Maupassant). « La raison de Rousseau avait dĂ©jĂ  reçu des altĂ©rations profondes » (Sainte-Beuve).
♱ État normal des facultĂ©s intellectuelles. ⇒ luciditĂ©. Perdre la raison : devenir fou. Il n'a plus toute sa raison.
4 ♩ (Dans des loc.) Ce qui est raisonnable. Plus que de raison : au-delà de la mesure raisonnable. Sans rime ni raison. Il ne veut pas entendre raison.
5 ♩ Philos. Connaissance naturelle (opposĂ© Ă  ce qui vient de la rĂ©vĂ©lation ou de la foi). « Qu'entendez-vous par mystique ? — Ce qui prĂ©suppose l'abdication de la raison » (A. Gide). — SpĂ©cialt (au XVIIIe) Les lumiĂšres naturelles, la philosophie. « La raison finira par avoir raison » (d'Alembert). Culte de la Raison, instituĂ© en 1793.
♱ SystĂšme de principes a priori qui rĂšgle la pensĂ©e (opposĂ© Ă  expĂ©rience). La raison pure (thĂ©orique ou pratique),dans la philosophie kantienne. « Si la raison est sortie de l'expĂ©rience, elle lui est devenue transcendante » (Benda).
♱ FacultĂ© (conçue comme naturelle ou octroyĂ©e Ă  l'homme) de connaĂźtre le rĂ©el et l'absolu Ă  travers l'apparence et l'accident. « La raison est bien une facultĂ© innĂ©e Ă  l'Ăąme humaine, c'est la facultĂ© de l'absolu » (Maine de Biran).
B ♩ (Dans des loc., opposĂ© Ă  tort) Jugement en accord avec les faits, comportement que l'on approuve. « On peut avoir des raisons de se plaindre et n'avoir pas raison de se plaindre » (Hugo). Loc. AVOIR RAISON : ĂȘtre dans le vrai, ne pas se tromper. « Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort » (Beaumarchais). Vous avez bien raison. Il a eu raison de partir. — Donner raison Ă  qqn. — À tort ou Ă  raison. C ♩ Vx Ce qui est juste, ce qui est de droit. Faire, rendre raison Ă  qqn, lui rendre justice. Tirer raison : obtenir satisfaction. — Dr. Comme de raison : comme de juste. Pour valoir ce que de raison : ce Ă  quoi on peut prĂ©tendre selon le droit. II ♩ Compte, proportion (dans l'expr. livre de raison).
1 ♩ À RAISON DE... : en comptant, sur la base de... Trois mille feuilles « qui lui rapportĂšrent, Ă  raison de deux sous piĂšce, trois cents francs » (Balzac).
2 ♩ (XVIIIe) Vx Part sociale, intĂ©rĂȘt de chacun des associĂ©s. — (dĂ©b. XIXe) Mod. RAISON SOCIALE : dĂ©signation d'une sociĂ©tĂ©. « Guillaume et Lebas, ces mots ne feraient-ils pas une belle raison sociale ? » (Balzac).
3 ♩ (XVe) Rapport entre deux grandeurs, deux quantitĂ©s. Raison d'une progression : terme positif constant, qui, multipliĂ© par un terme d'une progression ou additionnĂ© avec lui, donne le terme suivant (2, dans 2, 4, 8, 16 et 1, 3, 5, 7). Raison directe de deux quantitĂ©s : rapport tel que quand l'une des quantitĂ©s augmente, l'autre augmente aussi. Raison inverse : rapport tel que quand l'une des quantitĂ©s augmente, l'autre diminue. ⇒ proportion. Loc. prĂ©p. En raison inverse de.
♱ Loc. prĂ©p. À RAISON DE : Ă  proportion de, suivant. ⇒ selon. « Je dĂ©sirais surtout ĂȘtre jugĂ© Ă  raison des services que je pouvais rendre » (Duhamel).
III ♩ Principe, cause.
1 ♩ Philos. Principe d'explication; ce qui permet de comprendre l'apparition (d'un Ă©vĂ©nement, d'un objet nouveau). ⇒ cause, explication, origine, pourquoi(n.), principe. La raison d'un phĂ©nomĂšne, d'un ĂȘtre. Le principe de raison suffisante, selon lequel rien n'arrive sans qu'il y ait une cause. — Dr. Raisons de fait, de droit. Raison d'État .
♱ Cour. La cause, ce qui permet d'expliquer (un acte, un sentiment). ⇒ motif . « Ces accĂšs d'impatience dont il est impossible de dire la raison » (Musset). « Une raison qui dĂ©termine, et cette raison est une raison d'intĂ©rĂȘt » (Montesquieu).
♱ Loc. (avec PAR, POUR) « S'ils n'ont pas Ă©tĂ© publiĂ©s, c'est par une raison bien simple » (Hugo). « Par la raison que les contraires s'attirent » (Musset). ⇒ parce que. Pour quelle raison ? pourquoi ? Pour une raison ou pour une autre : sans raison bien dĂ©terminĂ©e. Si, pour une raison ou pour une autre vous reveniez sur votre dĂ©cision. « Pour la seule raison qu'ils avaient voulu faire un peu de sa besogne » (Proust).
♱ EN RAISON DE... : en tenant compte de, en considĂ©ration de... (cf. À cause de, eu Ă©gard Ă ). On l'Ă©pargna en raison de son grand Ăąge.
♱ Vx Demander, faire, rendre raison de qqch., en demander, en donner l'explication. — Mod. Se faire une raison : se rĂ©signer Ă  admettre ce qu'on ne peut changer (cf. Prendre son parti). « Si, il le faut [...] je me ferai une raison » (Zola).
2 ♩ Cause ou motif lĂ©gitime qui justifie (qqch.) en expliquant. ⇒ fondement, justification, motif, 3. sujet. Une raison d'agir, d'espĂ©rer. Cet enfant est sa raison d'ĂȘtre, de vivre, ce qui Ă  ses yeux justifie son existence. ⇒ but, destination. Avoir de bonnes, de fortes raisons de penser que... « La raison du plus fort est toujours la meilleure » (La Fontaine). « Une liaison sĂ©rieuse avec moi n'est pas, pour des raisons de famille, possible » (Huysmans). « Si je ne suis pas avec vous, c'est que j'ai mes raisons » (Camus). C'est une trĂšs mauvaise raison. Ce n'est pas une raison ! Ce n'est pas une raison pour accepter ! Raison de plus : c'est une raison de plus.
♱ Loc. Avec raison; avec juste raison : en ayant une raison valable, un motif lĂ©gitime (cf. À juste titre). À plus forte raison : avec des raisons encore plus fortes, encore meilleures. ⇒ a fortiori. Sans raison : sans motif, sans justification raisonnable (cf. À plaisir). Non sans raison.
3 ♩ Argument destinĂ© Ă  prouver. ⇒ allĂ©gation, preuve. Des raisons puissantes. Il s'Ă©tait rendu Ă  mes raisons : il avait admis mon argumentation. « Il est juste de savoir reconnaĂźtre les raisons de l'adversaire » (Camus).
4 ♩ (En loc. verb.) Vieilli RĂ©paration. Demander raison d'une offense.
♱ Mod. AVOIR RAISON DE QQN, vaincre sa rĂ©sistance. « Elle sentit que la terreur allait avoir raison d'elle » (Green). Avoir raison des difficultĂ©s, des obstacles, en venir Ă  bout.
⊗ CONTR. DĂ©raison, folie, instinct; cƓur, sentiment. Tort.

● raison nom fĂ©minin (latin ratio, -onis, compte) FacultĂ© propre Ă  l'homme, par laquelle il peut connaĂźtre, juger et se conduire selon des principes : La raison considĂ©rĂ©e par opposition Ă  l'instinct. Ensemble des principes, des maniĂšres de penser permettant de bien agir et de bien juger : Une dĂ©cision conforme Ă  la raison. Ensemble des facultĂ©s intellectuelles, considĂ©rĂ©es dans leur Ă©tat ou leur fonctionnement normal : N'avoir plus toute sa raison. Ce qui explique, justifie un fait, un acte : Connaissez-vous la raison de son dĂ©part ? ● raison (citations) nom fĂ©minin (latin ratio, -onis, compte) Émile Chartier, dit Alain Mortagne-au-Perche 1868-Le VĂ©sinet 1951 [
] Un sage se distingue des autres hommes, non par moins de folie, mais par plus de raison. IdĂ©es, Étude sur Descartes Flammarion Émile Chartier, dit Alain Mortagne-au-Perche 1868-Le VĂ©sinet 1951 Nous respectons la raison, mais nous aimons nos passions. Propos Gallimard Émile Chartier, dit Alain Mortagne-au-Perche 1868-Le VĂ©sinet 1951 La raison est virile devant l'objet, puĂ©rile devant le rĂ©cit. Vigiles de l'esprit Gallimard Jean Le Rond d'Alembert Paris 1717-Paris 1783 La nature de l'homme, dont l'Ă©tude est si nĂ©cessaire, est un mystĂšre impĂ©nĂ©trable Ă  l'homme mĂȘme, quand il n'est Ă©clairĂ© que par la raison seule. Discours prĂ©liminaire Ă  l'« EncyclopĂ©die » Henri FrĂ©dĂ©ric Amiel GenĂšve 1821-GenĂšve 1881 Le dĂ©goĂ»t est une chose curieuse. Il fait prendre en grippe jusqu'Ă  la raison et au bon sens, par antipathie pour la vulgaritĂ©. Journal intime, 20 janvier 1866 Jacques Ancelot Le Havre 1794-Paris 1854 AcadĂ©mie française, 1841 Oui, mieux que la raison l'estomac nous dirige. L'Important Louis Aragon Paris 1897-Paris 1982 À toute erreur des sens correspondent d'Ă©tranges fleurs de raison. Le Paysan de Paris Gallimard Marcel AymĂ© Joigny 1902-Paris 1967 DĂšs qu'on s'Ă©carte de deux et deux font quatre, les raisons ne sont que la façade des sentiments. Uranus Gallimard Maurice BarrĂšs Charmes, Vosges, 1862-Neuilly-sur-Seine 1923 Ce n'est pas la raison qui nous fournit une direction morale, c'est la sensibilitĂ©. La Grande PitiĂ© des Ă©glises de France Plon Pierre Bayle Le Carla 1647-Rotterdam 1706 La raison ne peut tenir contre le tempĂ©rament, elle se laisse mener en triomphe ou en qualitĂ© de captive, ou en qualitĂ© de flatteuse. RĂ©ponse aux questions d'un provincial Pierre Augustin Caron de Beaumarchais Paris 1732-Paris 1799 Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort. Le Mariage de Figaro, I, 1 Nicolas Boileau, dit Boileau-DesprĂ©aux Paris 1636-Paris 1711 Aimez donc la raison ; que toujours vos Ă©crits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. L'Art poĂ©tique Nicolas Boileau, dit Boileau-DesprĂ©aux Paris 1636-Paris 1711 Maudit soit le premier dont la verve insensĂ©e Dans les bornes d'un vers renferma sa pensĂ©e, Et, donnant Ă  ses mots une Ă©troite prison, Voulut avec la rime enchaĂźner la raison. Satires AndrĂ© Breton Tinchebray, Orne, 1896-Paris 1966 C'est avant tout la poursuite de l'expĂ©rience qui importe : la raison suivra toujours, son bandeau phosphorescent sur les yeux. Le SurrĂ©alisme et la Peinture Gallimard JosĂ© Cabanis Toulouse 1922-Balma, Haute-Garonne 2000 AcadĂ©mie française 1990 Connaissant les hommes, je donne toujours raison aux femmes. Plaisir et lectures Gallimard Albert Camus Mondovi, aujourd'hui Deraan, AlgĂ©rie, 1913-Villeblevin, Yonne, 1960 Le besoin d'avoir raison, — marque d'esprit vulgaire. Carnets Gallimard Paul Claudel Villeneuve-sur-FĂšre, Aisne, 1868-Paris 1955 L'ordre est le plaisir de la raison : mais le dĂ©sordre est le dĂ©lice de l'imagination. Le Soulier de satin, Avertissement Gallimard Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 Seigneur, si j'ai raison, qu'importe Ă  qui je sois ? NicomĂšde, I, 2, NicomĂšde Pierre Corneille Rouen 1606-Paris 1684 La raison et l'amour sont ennemis jurĂ©s. La Veuve, II, 3, la nourrice Charles Cros Fabrezan, Aude, 1842-Paris 1888 Elles ne sont vraiment pas belles Les personnes qui ont raison. Le Collier de griffes, Ballade des mauvaises personnes AndrĂ© Isaac, dit Pierre Dac ChĂąlons-sur-Marne 1893-Paris 1975 Si tous ceux qui croient avoir raison n'avaient pas tort, la vĂ©ritĂ© ne serait pas loin. L'Os Ă  moelle Julliard Jean-François Casimir Delavigne Le Havre 1793-Lyon 1843 AcadĂ©mie française, 1825 Quoi que fasse mon maĂźtre, il a toujours raison. Louis XI RenĂ© Descartes La Haye, aujourd'hui Descartes, Indre-et-Loire, 1596-Stockholm 1650 On pourrait s'Ă©tonner que les pensĂ©es profondes se trouvent dans les Ă©crits des poĂštes plutĂŽt que des philosophes. La raison en est que les poĂštes Ă©crivent par les moyens de l'enthousiasme et de la force de l'imagination : il y a en nous des semences de science, comme dans le silex, que les philosophes extraient par les moyens de la raison, tandis que les poĂštes, par les moyens de l'imagination, les font jaillir et davantage Ă©tinceler. Cogitationes privatae RenĂ© Descartes La Haye, aujourd'hui Descartes, Indre-et-Loire, 1596-Stockholm 1650 Le bon sens est la chose du monde la mieux partagĂ©e [
] La puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens, ou la raison, est naturellement Ă©gale en tous les hommes. Discours de la mĂ©thode RenĂ© Descartes La Haye, aujourd'hui Descartes, Indre-et-Loire, 1596-Stockholm 1650 Car quiconque a une volontĂ© ferme et constante d'user toujours de la raison le mieux qu'il est en son pouvoir, et de faire en toutes ses actions ce qu'il juge ĂȘtre le meilleur, est vĂ©ritablement sage autant que sa nature permet qu'il le soit. Principes de la philosophie Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Si la raison est un don du Ciel et que l'on en puisse dire autant de la foi, le Ciel nous a fait deux prĂ©sents incompatibles et contradictoires. Addition aux PensĂ©es philosophiques Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Plus vous trouverez de raison dans un homme plus vous trouverez en lui de probitĂ©. EncyclopĂ©die Denis Diderot Langres 1713-Paris 1784 Tout Paris m'assurerait qu'un mort vient de ressusciter Ă  Passy, que je n'en croirais rien. Une seule dĂ©monstration me frappe plus que cinquante faits. PensĂ©es philosophiques Anatole François Thibault, dit Anatole France Paris 1844-La BĂ©chellerie, Saint-Cyr-sur-Loire, 1924 AcadĂ©mie française, 1896 Je tiens Ă  mon imperfection comme Ă  ma raison d'ĂȘtre. Le Jardin d'Épicure Calmann-LĂ©vy Anatole François Thibault, dit Anatole France Paris 1844-La BĂ©chellerie, Saint-Cyr-sur-Loire, 1924 AcadĂ©mie française, 1896 La raison est ce qui effraie le plus chez un fou. Monsieur Bergeret Ă  Paris Calmann-LĂ©vy Anatole François Thibault, dit Anatole France Paris 1844-La BĂ©chellerie, Saint-Cyr-sur-Loire, 1924 AcadĂ©mie française, 1896 La raison habite rarement les Ăąmes communes et bien plus rarement encore les grands esprits. Le Petit Pierre Calmann-LĂ©vy AndrĂ© Gide Paris 1869-Paris 1951 « Avoir raison »  Qui donc y tient encore : quelques sots. Journal Gallimard AndrĂ© Gide Paris 1869-Paris 1951 Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu'Ă©crit la raison. Journal Gallimard Sacha Guitry Saint-PĂ©tersbourg 1885-Paris 1957 Redouter l'ironie, c'est craindre la raison. In l'Esprit de Guitry Gallimard Claude Adrien HelvĂ©tius Paris 1715-Paris 1771 Rien n'est plus dangereux que les passions dont la raison conduit l'emportement. Notes, maximes et pensĂ©es Édouard Herriot Troyes 1872-Saint-Genis-Laval, RhĂŽne, 1957 AcadĂ©mie française, 1946 De tout temps, un homme d'État est celui qui rĂ©alise en lui la raison et l'impose au-dehors par une croyance. Dans la forĂȘt normande Hachette Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 Grands hommes ! Voulez-vous avoir raison demain ? Mourez aujourd'hui. LittĂ©rature et philosophie mĂȘlĂ©es Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 La raison, c'est l'intelligence en exercice ; l'imagination c'est l'intelligence en Ă©rection. Tas de pierres Éditions Milieu du monde Victor Hugo Besançon 1802-Paris 1885 La raison du meilleur est toujours la plus forte. Tas de pierres Éditions Milieu du monde EugĂšne Ionesco Slatina 1912-Paris 1994 Ce n'est que pour les faibles d'esprit que l'Histoire a toujours raison. Notes et Contre-notes Gallimard Jean de La Fontaine ChĂąteau-Thierry 1621-Paris 1695 La raison du plus fort est toujours la meilleure. Fables, le Loup et l'Agneau Jean de La Fontaine ChĂąteau-Thierry 1621-Paris 1695 Quand l'eau courbe un bĂąton, ma raison le redresse. La raison dĂ©cide en maĂźtresse. Fables, Un Animal dans la Lune François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 Les gens heureux ne se corrigent guĂšre : ils croient toujours avoir raison quand la fortune soutient leur mauvaise conduite. Maximes François, duc de La Rochefoucauld Paris 1613-Paris 1680 La jeunesse est une ivresse continuelle : c'est la fiĂšvre de la santĂ© ; c'est la folie de la raison. Maximes Isidore Ducasse dit le comte de LautrĂ©amont Montevideo 1846-Paris 1870 Nul raisonneur ne croit contre sa raison. PoĂ©sies, II Gustave Le Bon Nogent-le-Rotrou 1841-Paris 1931 Beaucoup d'hommes sont douĂ©s de raison, trĂšs peu de bon sens. Hier et demain Flammarion Gustave Le Bon Nogent-le-Rotrou 1841-Paris 1931 Ce n'est pas avec la raison, et c'est le plus souvent contre elle, que s'Ă©difient les croyances capables d'Ă©branler le monde. Hier et demain Flammarion Ponce Denis Écouchard Lebrun Paris 1729-Paris 1807 AcadĂ©mie française, 1803 C'est avoir dĂ©jĂ  tort que d'avoir trop raison. À M. de Brancas Pierre Lecomte du NoĂŒy Paris 1883-New York 1947 Dans la vie courante, dans ses relations avec ses pareils, l'homme doit se servir de sa raison, mais il commettra moins d'erreurs s'il Ă©coute son cƓur. L'Homme et sa destinĂ©e La Colombe Jules Lemaitre Vennecy, Loiret, 1853-Tavers, Loiret, 1914 AcadĂ©mie française, 1895 Notre poĂ©sie a toujours trop ressemblĂ© Ă  de la belle prose. Ceux mĂȘmes qui y ont mis le moins de raison en ont encore trop mis. Les Contemporains S.I.L. Claude LĂ©vi-Strauss Bruxelles 1908 La langue est une raison humaine qui a ses raisons, et que l'homme ne connaĂźt pas. La PensĂ©e sauvage Plon Charles Joseph, prince de Ligne Bruxelles 1735-Vienne 1814 Malheur aux gens qui n'ont jamais tort ; ils n'ont jamais raison. Mes Ă©carts Robert Mallet 1915 Combien d'esprits pessimistes finissent par dĂ©sirer ce qu'ils craignent, pour avoir raison. Apostilles Gallimard Robert Mallet 1915 J'ai toutes les raisons de t'aimer. Il me manque la dĂ©raison. Apostilles Gallimard Robert Mallet 1915 S'il faut savoir avoir raison sans choquer, il faut aussi savoir se tromper sans commettre d'erreur. Apostilles Gallimard AndrĂ© Malraux Paris 1901-CrĂ©teil 1976 Le difficile n'est pas d'ĂȘtre avec ses amis quand ils ont raison, mais quand ils ont tort. L'Espoir Gallimard Louis Carette, dit FĂ©licien Marceau Cortemberg, Belgique, 1913 AcadĂ©mie française, 1975 Quiconque se met Ă  vivre avec des raisons, c'est qu'il est mĂ»r pour la pĂ©ripĂ©tie. Chair et cuir Gallimard Charles Maurras Martigues 1868-Saint-Symphorien 1952 AcadĂ©mie française, 1938 Il n'y a point de majestĂ© qui tienne devant les certitudes de la raison comme devant les rĂšgles du goĂ»t. De DĂ©mos Ă  CĂ©sar Le Capitole Jean-Baptiste Poquelin, dit MoliĂšre Paris 1622-Paris 1673 Raisonner est l'emploi de toute ma maison, Et le raisonnement en bannit la raison. Les Femmes savantes, II, 7, Chrysale Jean-Baptiste Poquelin, dit MoliĂšre Paris 1622-Paris 1673 Mais la raison n'est pas ce qui rĂšgle l'amour. Le Misanthrope, I, 1, Alceste Jean-Baptiste Poquelin, dit MoliĂšre Paris 1622-Paris 1673 La parfaite raison fuit toute extrĂ©mitĂ©, Et veut que l'on soit sage avec sobriĂ©tĂ©. Le Misanthrope, I, 1, Philinte Gustave Nadaud Roubaix 1820-Paris 1893 Deux gendarmes, un beau dimanche, Chevauchaient le long d'un sentier ; L'un portait la sardine blanche, L'autre, le jaune baudrier. Le premier dit d'un ton sonore : « Le temps est beau pour la saison. — Brigadier, rĂ©pondit Pandore, Brigadier, vous avez raison. » Chansons, Pandore ou les Deux Gendarmes Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 Le cƓur a ses raisons que la raison ne connaĂźt point ; on le sait en mille choses. PensĂ©es, 277 Commentaire Chaque citation des PensĂ©es porte en rĂ©fĂ©rence un numĂ©ro. Celui-ci est le numĂ©ro que porte dans l'Ă©dition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue — le fragment d'oĂč la citation est tirĂ©e. Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 La derniĂšre dĂ©marche de la raison est de reconnaĂźtre qu'il y a une infinitĂ© de choses qui la surpassent. PensĂ©es, 267 Commentaire Chaque citation des PensĂ©es porte en rĂ©fĂ©rence un numĂ©ro. Celui-ci est le numĂ©ro que porte dans l'Ă©dition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue — le fragment d'oĂč la citation est tirĂ©e. Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 Deux excĂšs : exclure la raison, n'admettre que la raison. PensĂ©es, 253 Commentaire Chaque citation des PensĂ©es porte en rĂ©fĂ©rence un numĂ©ro. Celui-ci est le numĂ©ro que porte dans l'Ă©dition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue — le fragment d'oĂč la citation est tirĂ©e. Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 On se persuade mieux, pour l'ordinaire, par les raisons qu'on a soi-mĂȘme trouvĂ©es, que par celles qui sont venues dans l'esprit des autres. PensĂ©es, 10 Commentaire Chaque citation des PensĂ©es porte en rĂ©fĂ©rence un numĂ©ro. Celui-ci est le numĂ©ro que porte dans l'Ă©dition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue — le fragment d'oĂč la citation est tirĂ©e. Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 Plaisante raison qu'un vent manie, et Ă  tout sens ! PensĂ©es, 82 Commentaire Chaque citation des PensĂ©es porte en rĂ©fĂ©rence un numĂ©ro. Celui-ci est le numĂ©ro que porte dans l'Ă©dition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue — le fragment d'oĂč la citation est tirĂ©e. Blaise Pascal Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, 1623-Paris 1662 Soumission et usage de la raison, en quoi consiste le vrai christianisme. PensĂ©es, 269 Commentaire Chaque citation des PensĂ©es porte en rĂ©fĂ©rence un numĂ©ro. Celui-ci est le numĂ©ro que porte dans l'Ă©dition Brunschvicg — laquelle demeure aujourd'hui la plus gĂ©nĂ©ralement rĂ©pandue — le fragment d'oĂč la citation est tirĂ©e. Charles PĂ©guy OrlĂ©ans 1873-Villeroy, Seine-et-Marne, 1914 Aimer, c'est donner raison Ă  l'ĂȘtre aimĂ© qui a tort. Note conjointe sur M. Descartes Gallimard Raymond Queneau Le Havre 1903-Paris 1976 Comment ne pas avoir peur devant cette absence de raison dĂ©nuĂ©e de toute folie ? Les Temps mĂȘlĂ©s Gallimard Jean Racine La FertĂ©-Milon 1639-Paris 1699 Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison. N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes, Ses yeux sont dĂ©jĂ  faits Ă  l'usage des larmes. Britannicus, II, 2, Narcisse Raymond Radiguet Saint-Maur-des-FossĂ©s 1903-Paris 1923 Si le cƓur a ses raisons que la raison ne connaĂźt pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cƓur. Le Diable au corps Grasset Ernest Renan TrĂ©guier 1823-Paris 1892 Le but du monde est de produire la raison. Dialogues et fragments philosophiques LĂ©vy Ernest Renan TrĂ©guier 1823-Paris 1892 C'est M. Homais qui a raison. Sans M. Homais nous serions tous brĂ»lĂ©s vifs. Souvenirs d'enfance et de jeunesse, II, PriĂšre sur l'Acropole LĂ©vy Antoine Rivaroli, dit le Comte de Rivarol Bagnols-sur-CĂšze 1753-Berlin 1801 La raison se compose de vĂ©ritĂ©s qu'il faut dire et de vĂ©ritĂ©s qu'il faut taire. Fragments et pensĂ©es politiques Jean Rostand Paris 1894-Ville-d'Avray 1977 AcadĂ©mie française, 1959 Le cƓur ne mĂšne pas si vite Ă  l'absurde que la raison Ă  l'odieux. Julien ou Une conscience Fasquelle Jean-Jacques Rousseau GenĂšve 1712-Ermenonville, 1778 Si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. Julie ou la Nouvelle HĂ©loĂŻse Paul-Jean Toulet Pau 1867-GuĂ©thary 1920 Quand on a raison, il faut raisonner comme un homme ; et comme une femme, quand on a tort. Les Trois Impostures Émile-Paul Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues Aix-en-Provence 1715-Paris 1747 La raison nous trompe plus souvent que la nature. RĂ©flexions et Maximes Boris Vian Ville-d'Avray 1920-Paris 1959 Les prophĂštes ont toujours tort d'avoir raison. L'Herbe rouge Toutain SĂ©nĂšque, en latin Lucius Annaeus Seneca, dit SĂ©nĂšque le Philosophe Cordoue vers 4 avant J.-C.-65 aprĂšs J.-C. La raison veut dĂ©cider ce qui est juste ; la colĂšre veut qu'on trouve juste ce qu'elle a dĂ©cidĂ©. Ratio id judicare vult quod aequum est : ira id aequum videri vult quod judicavit. De la colĂšre, I, 18 TĂ©rence, en latin Publius Terentius Afer Carthage vers 185-159 avant J.-C. Tu ne peux pas gouverner par raison une chose qui n'a en soi ni raison ni mesure. Quae res in se neque consilium neque modum Habet ullum, eam consilio regere non potes. L'Eunuque, I, 1 cette « chose » est la femme Edmund Burke Dublin vers 1729-Beaconsfield 1797 Ce que je peux faire, ce n'est pas ce que me dit un homme de loi ; mais ce que l'humanitĂ©, la raison et la justice me disent que je devrais faire. It is not what a lawyer tells me I may do ; but what humanity, reason, and justice tell me I ought to do. Resolutions for Conciliation with America, 1775 William Cowper Great Berkhampstead, Hertfordshire, 1731-East Dereham, Norfolk, 1800 De temps Ă  autre, un sot, par hasard, doit avoir raison. A fool must now and then be right by chance. Conversation, 96 Fedor MikhaĂŻlovitch DostoĂŻevski Moscou 1821-Saint-PĂ©tersbourg 1881 Ce n'est pas en enfermant ton prochain dans une maison de santĂ© que tu prouveras ta raison. Bobok Henrik Ibsen Skien 1828-Christiania 1906 La minoritĂ© a toujours raison. Un ennemi du peuple Miguel de Unamuno y Jugo Bilbao 1864-Salamanque 1936 Il n'est pire intolĂ©rance que celle de la raison. La peor intolerancia es la de eso que llaman razĂłn. Mi religiĂłn y otros ensayos breves ● raison (difficultĂ©s) nom fĂ©minin (latin ratio, -onis, compte) Accord On Ă©crit au singulier non sans raison et pour raison de santĂ©. → santĂ©. Emploi À raison de / en raison de. Ne pas employer ces deux locutions l'une pour l'autre. 1. À raison de = en proportion de, en fonction de, selon telle quantitĂ©. Être remboursĂ© Ă  raison de ses frais. La colonne de secours progresse Ă  raison de vingt kilomĂštres par jour. 2. En raison de = Ă  cause de, en considĂ©ration de. En raison d'un mouvement de grĂšve du personnel, le trafic ferroviaire sera perturbĂ©. En raison directe de, en raison inverse de = de façon directement proportionnelle Ă , inversement proportionnelle Ă . Les corps s'attirent en raison directe de leur masse et en raison inverse du carrĂ© des distances. Registre Comme de raison (= comme il est normal, comme il est juste) est aujourd'hui admis dans tous les registres. ● raison (expressions) nom fĂ©minin (latin ratio, -onis, compte) À plus forte raison, introduit ou souligne un motif que l'on juge encore plus dĂ©cisif. À raison de, sur la base de tant, selon ce compte : Un terrain vendu Ă  raison de cinq euros le mĂštre ; du fait de, en considĂ©ration de, pour : Vouloir ĂȘtre jugĂ© Ă  raison de ses capacitĂ©s. Avec (juste) raison, de façon fondĂ©e, Ă  juste titre. Avoir raison, ĂȘtre dans le vrai, ne pas commettre d'erreur ; ĂȘtre fondĂ© Ă  agir, Ă  parler d'une certaine façon : Tu as raison de te plaindre. Avoir raison de, vaincre la rĂ©sistance de quelqu'un, venir Ă  bout de quelque chose. Ce n'est pas une raison, ce n'est pas un motif suffisant. LittĂ©raire. Demander raison (de quelque chose) Ă  quelqu'un, lui demander rĂ©paration d'une offense par les armes. Donner raison Ă  quelqu'un, dire qu'il est dans le vrai, approuver son point de vue, son attitude : Il donne toujours raison Ă  son fils ; ĂȘtre conforme, correspondre Ă  ce que quelqu'un avait dit, prĂ©dit : Les Ă©vĂ©nements lui ont donnĂ© raison. En raison de, Ă  cause de, eu Ă©gard Ă  quelque chose : En raison des circonstances ; en proportion de : Une production qui croĂźt en raison des besoins. En raison directe, inverse de, de façon proportionnelle, inversement proportionnelle Ă . Entendre raison, se rendre Ă  la raison, finir par comprendre et admettre ce qui est raisonnable ou judicieux. Il n'y a pas de raison, rien n'exige ou ne justifie ceci (refus poli). Livre de raison, livre de comptes que tient le pĂšre ou la mĂšre de famille, dans lequel sont notĂ©s les dĂ©penses du mĂ©nage, les Ă©vĂ©nements familiaux auxquels elles sont liĂ©es, etc. Mariage de raison, fondĂ© sur des considĂ©rations matĂ©rielles, par opposition au mariage d'amour. Mettre quelqu'un Ă  la raison, le rĂ©duire par force ou par persuasion. Plus que de raison, au-delĂ  de ce qui est raisonnable, de façon excessive. Pour (par) la raison que, parce que. Raison d'ĂȘtre, de vivre, ce qui justifie l'existence de quelqu'un Ă  ses propres yeux : Cet enfant Ă©tait sa seule raison de vivre. Raison d'ĂȘtre de quelque chose, ce qui en constitue la justification ou l'explication. Raison de plus, c'est un motif, un argument supplĂ©mentaire pour continuer dans la mĂȘme voie. Se faire une raison, se rĂ©signer Ă  une situation qu'on n'admet qu'Ă  contrecƓur. Se rendre aux raisons de quelqu'un, admettre son point de vue, se laisser persuader. Raison sociale, dĂ©nomination de certaines sociĂ©tĂ©s comportant exclusivement le nom de tout ou partie des associĂ©s suivi de « etCie » et qui figure dans ses statuts. Culte de la Raison, culte organisĂ© par les hĂ©bertistes dans une intention de dĂ©christianisation (1793-1794). [Sa manifestation la plus spectaculaire fut la cĂ©lĂ©bration, le 10 novembre 1793, Ă  Notre-Dame de Paris, d'une fĂȘte en l'honneur de la Raison.] Raison d'une suite arithmĂ©tique (Un), rĂ©el r tel que, pour tout n, Un+1 − Un = r. Raison d'une suite gĂ©omĂ©trique, rĂ©el r tel que, pour tout n, Un+1 = r Un. ● raison (synonymes) nom fĂ©minin (latin ratio, -onis, compte) FacultĂ© propre Ă  l'homme, par laquelle il peut connaĂźtre, juger...
Synonymes :
Contraires :
Ensemble des principes, des maniĂšres de penser permettant de bien...
Synonymes :
- jugeote (familier)
Contraires :
- déraison
Ensemble des facultés intellectuelles, considérées dans leur état ou leur...
Synonymes :
- tĂȘte
Contraires :
- démence
Ce qui explique, justifie un fait, un acte
Synonymes :
- pourquoi (familier)
Ce n'est pas une raison
Synonymes :
- prétexte

raison
n. f.
rI./r
d1./d Faculté propre à l'homme de connaßtre et de juger. Cultiver sa raison.
|| Ensemble des facultés intellectuelles. Perdre la raison. Syn. esprit, intelligence.
d2./d Faculté de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, et de régler ainsi sa conduite. "La parfaite raison fuit toute extrémité" (MoliÚre). ùge de raison.
|| Ce qui est sage, raisonnable. Se rendre Ă  la raison. Entendre, parler raison.
— Plus que de raison: plus qu'il n'est raisonnable.
— Se faire une raison: accepter, se rĂ©signer.
|| Ce qui est le fait d'un raisonnement (par oppos. Ă  sentiment, Ă  instinct, etc.). Mariage de raison.
|| Ce qui est juste et vrai (par oppos. Ă  tort). Avoir raison. Ă  tort ou Ă  raison.
|| Avoir raison de qqn, triompher, avoir l'avantage sur lui.
rII./r
d1./d Sujet, cause, motif. "Le coeur a ses raisons que la raison ne connaĂźt point" (Pascal).
|| Raison de plus, Ă  plus forte raison: par un motif d'autant plus fort.
|| La raison d'Ă©tat: l'ensemble des considĂ©rations qui font primer l'intĂ©rĂȘt supĂ©rieur de l'Ă©tat sur l'Ă©quitĂ© Ă  l'Ă©gard des individus.
d2./d Argument. Il s'est enfin rendu Ă  nos raisons.
d3./d MATH Rapport de deux quantités. Raison directe: rapport de deux quantités dont l'une varie proportionnellement à l'autre. Raison inverse: rapport de deux quantités dont l'une varie de maniÚre inversement proportionnelle à l'autre.
|| Raison d'une progression arithmétique (ou géométrique): nombre constant auquel on ajoute (ou par lequel on multiplie) un terme de la progression pour obtenir le terme suivant.
d4./d Loc. Prép. à raison de: à proportion de.
|| En raison de: à cause de, en considération de.
rIII/r DR et cour. Raison sociale: désignation d'une société, formée par la liste des noms de tous les associés ou par le nom d'un ou de plusieurs d'entre eux suivi de et compagnie.

⇒RAISON, subst. fĂ©m.
I. — Sens subjectif, toujours au sing., le plus souvent avec art. dĂ©f.
A. — Principe pensant; mode de pensĂ©e.
1. [P. oppos. Ă  l'instinct de l'animal] FacultĂ© qu'a l'esprit humain d'organiser ses relations avec le rĂ©el; son activitĂ© considĂ©rĂ©e en gĂ©nĂ©ral tant dans le domaine pratique que dans le domaine conceptuel. Synon. pensĂ©e, intelligence, esprit, connaissance. Si l'on prĂ©tend que l'homme a une ame et que les autres animaux n'en ont point, quelle diffĂ©rence caractĂ©ristique trouve-t-on entre la raison humaine et la raison des bĂȘtes? En existe-t-il quelqu'autre que celle du plus au moins? (SENANCOUR, RĂȘveries, 1799, p. 249). S'il Ă©tait dĂ©pourvu de toute facultĂ© de raison, Macaron [un chat] semblait douĂ© de rĂ©actions et de sentiments humains: la tendresse, l'amour, l'indiffĂ©rence, la jalousie, la tristesse (Alma, avr. 1987, n ° 6, p. 109, col. 1). V. asymptote ex. 2, intelligence I A 1 a ex. de Flaubert:
‱ 1. Si les sociĂ©tĂ©s humaines se distinguent des sociĂ©tĂ©s animales, c'est Ă  cause justement de l'existence prĂ©alable chez les hommes de la facultĂ© d'abstraire et de gĂ©nĂ©raliser et par-delĂ  de l'attention volontaire. Si la raison est fille de la citĂ©, c'est donc parce que d'abord la citĂ© a Ă©tĂ© fille de la raison.
Traité sociol., 1967, p. 67.
2. Ensemble des facultés intellectuelles considérées du point de vue de leur état et de leur usage (capacité, force, intensité) par rapport à la normale. Synon. esprit. Sentir sa raison chanceler, vaciller, chavirer, sombrer; douter de sa raison; la raison s'altÚre, s'affaiblit, diminue, s'obscurcit, s'égare; une lueur, une étincelle de raison. J'ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant homme! J'en suis encore tout égrillard, je sens encore ma raison endommagée par le vin d'Espagne (BOREL, Champavert, 1833, p. 169). Une minute, ils se dévorÚrent des yeux. Le Roux n'osait descendre sa main vers sa poche. Il vit lentement la raison revenir aux yeux de Zidore. Il comprit qu'on ne se battrait pas (VAN DER MEERSCH, Invas. 14, 1935, p. 174):
‱ 2. Elle affligea mon enfance par des accĂšs de mĂ©lancolie et des crises de larmes. Sa tendresse pour moi allait jusqu'Ă  troubler sa raison, si lucide et si ferme en toutes choses.
A. FRANCE, Pt Pierre, 1918, p. 10.
— Loc. verb.
♩ Avoir, garder, conserver (toute) sa raison. Jouir de (toutes) ses facultĂ©s intellectuelles. Synon. avoir (toute) sa tĂȘte, sa luciditĂ©. Il a toute sa raison. Il m'a fait approcher, et m'a priĂ© d'une voix faible de prendre les arrangemens nĂ©cessaires pour qu'il pĂ»t ĂȘtre enterrĂ© sur une colline voisine, d'oĂč la vue porte sur la Lombardie (KRÜDENER, ValĂ©rie, 1803, p. 268). Eux les pas fous, qui avaient toute leur raison, qu'ils disaient (CÉLINE, Voyage, 1932, p. 77).
♩ Perdre la raison. Perdre l'usage de ses facultĂ©s intellectuelles ou devenir fou. Marguerite: (...) Vous ĂȘtes jaloux, mon beau gentilhomme. La MĂŽle: Oh! Ă  en perdre la raison (DUMAS pĂšre, Reine Margot, 1847, III, 7e tabl., 8, p. 101). Mon petit garçon a perdu la raison Ă  l'Ăąge oĂč l'on n'en a pas encore (A. FRANCE, Livre ami, 1885, p. 68). En 1788, Georges III perdit la raison (LEFEBVRE, RĂ©vol. fr., 1963, p. 221). P. exagĂ©r. Suivre un parti dĂ©raisonnable, hors du bon sens. Quoi! Vous avez fait ce mauvais marchĂ©? il faut que vous ayez perdu la raison (Ac. 1798-1878).
♩ Recouvrer la/sa raison. Retrouver sa luciditĂ©. Roulant au hasard, je me rappelle les signaux que j'avais semĂ©s pour retrouver la route de ce dĂ©dale inclinĂ©. Je les cherchais vainement. Le dĂ©sespoir me saisit (...). Mais j'aperçois l'une de ces marques qui me conduit Ă  une autre. Il n'en fallut pas davantage pour relever mes esprits abattus. DĂšs-lors je recouvre ma raison et mes forces (DUSAULX, Voy. BarĂšge, t. 1, 1796, p. 141).
3. a) [P. oppos. au cƓur en tant que siĂšge de l'affectivitĂ©, source du sentiment, de la passion et p. oppos. Ă  la volontĂ© en tant que source du caprice] FacultĂ© de bien juger, de discerner le vrai du faux, le bien du mal; ensemble des qualitĂ©s de celui ou de celle qui sait se rendre maĂźtre de ses impulsions, de son imagination, notamment dans son comportement, dans ses actes. Synon. sagesse, bon sens, discernement, jugement, mesure. Que sont l'Ă©loquence et la raison Ă  l'imbĂ©cillitĂ© suffisante, et au parti pris de l'orgueil? (CHATEAUBR., MĂ©m., t. 1, 1848, p. 626). J'essayai alors de lui expliquer [Ă  ma femme] qu'il n'y a rien de plus sĂ©rieux au monde que la poĂ©sie (...). Je me butais perpĂ©tuellement Ă  ce qu'elle appelait le bon sens, la raison, cette excuse Ă©ternelle des cƓurs secs et des esprits Ă©troits (A. DAUDET, Femmes d'artistes, 1874, p. 105). V. avertir ex. 9, entendre ex. 16, fiertĂ© ex. 3, inĂ©branlable ex. 2, mĂ©priser A ex. de Stendhal, raisonneur A 1 ex. de Sainte-Beuve:
‱ 3. C'est cette proportion de froide raison et de passion, de fougue et de logique, d'ivresse joyeuse et de travail douloureux dont tous les maĂźtres nous donnent l'exemple, qui constitue la force du gĂ©nie.
Arts et litt., 1935, p. 84-7.
SYNT. a) Écouter, suivre la/sa raison; ĂȘtre guidĂ©, Ă©clairĂ© par la raison; se fier, obĂ©ir Ă  la/sa raison; abdiquer sa raison; manquer de raison; invoquer, faire valoir la raison; avoir recours, faire appel Ă  la raison (pour convaincre qqn); s'adresser Ă  la raison de qqn. b) Qqc. choque, offense, insulte, outrage la raison; la raison commande, dĂ©sapprouve, rĂ©prouve qqc., s'oppose Ă  qqc. c) Jugement, langage, voix, yeux de la raison; (faire qqc.) au nom de la raison; (dĂ©passer les, sortir des) limites de la raison; la droite, ferme, sage, saine, solide raison. d) Conforme, contraire Ă  la raison.
— [Avec la fonction de dĂ©term.] Mariage de raison. Mariage dans lequel l'intĂ©rĂȘt, les considĂ©rations matĂ©rielles, les convenances sociales priment le sentiment. Ce que le monde appelle un mariage de raison, c'est-Ă -dire un mariage oĂč le cƓur n'est pas plus consultĂ© que les yeux (...) je l'appelle un mariage d'aliĂ©nĂ© (AUGIER, Post-scriptum, 1869, p. 124). Il se marie, c'est vrai, mais je crois que ça, c'est plutĂŽt un mariage de raison! et que celle qu'il a, comme on dit, dans la peau, c'est la petite qui Ă©tait avec vous (FEYDEAU, Dame Maxim's, 1914, I, 21, p. 24). P. mĂ©taph. Les centristes expliquent en privĂ© que Barre leur « pompe l'air ». « Broutilles, affirme un proche de Barre, ils ont beau s'envoyer des piques en permanence, ils sont d'accord sur le fond et ont besoin les uns des autres. C'est un mariage de raison par Ă©nervement mutuel. » (Le Nouvel Observateur, 3-9 nov. 1988, p. 55, col. 3).
— Loc. diverses
♩ Contre toute raison. D'une maniĂšre complĂštement dĂ©raisonnable, contraire Ă  la logique, au bon sens. Une preuve d'aveuglement des gens qui, contre tout bon sens et contre toute raison, prĂ©fĂšrent tout Ă  l'aveu de l'iniquitĂ© commise (Affaire Dreyfus, 1899, p. 242). Quand un homme est en prison, au secret, incapable de se dĂ©fendre, abandonnĂ© de tous parce que toute tentative pour le sauver serait vaine, il n'y a qu'une femme amoureuse qui puisse, contre toute raison, tenter quand mĂȘme quelque chose... et rĂ©ussir (VAILLAND, DrĂŽle de jeu, 1945, p. 25).
♩ (Il faut, qqn sait, veut) raison garder. Rester dans les limites du bon sens, de la mesure, de la sagesse. [Philippe le Bel] jugea bientĂŽt que cette affaire de Sicile Ă©tait Ă©puisante et sans issue et il s'efforça de la liquider avec avantage et avec honneur. Il appliquait dĂ©jĂ  sa maxime: « Nous qui voulons toujours raison garder » (BAINVILLE, Hist. Fr., t. 1, 1924, p. 76). Ce premier film d'une sĂ©rie d'« Histoires vraies », proposĂ©e par Pascale Breugnot, laisse bien augurer de la suite. Si toutefois les auteurs et rĂ©alisateurs savent, comme ce soir, raison garder en traitant la rĂ©alitĂ© avec rĂ©serve et surtout sans se croire obligĂ©s d'y mĂȘler leurs propres commentaires (Le Figaro, 23 avr. 1987, p. 36, col. 5).
♩ Entendre raison. Se laisser convaincre de prendre un parti raisonnable. Puisque tu ne veux entendre raison, je saurai bien te soustraire Ă  cette influence (LACRETELLE, Silbermann, 1922, p. 145). V. entendre I B 2 a ex. de Lacretelle. [Le plus souvent dans une tournure factitive] Faire entendre raison Ă  qqn. Ils n'en pouvaient plus. Ils s'Ă©taient emballĂ©s, disputĂ©s. L'un voulait retourner Ă  Clermont pour sauver son Évelyne, l'autre ne parvenait pas Ă  lui faire entendre raison. Ils avaient failli rompre, se quitter. Ils en Ă©taient venus aux mains, aux coups (J. LANZMANN, Le Jacquiot, 1986, p. 185).
♩ Se rendre Ă  la raison. MĂȘme sens. VoilĂ  briĂšvement ce que j'avais Ă  dire, Et si tu ne veux pas te rendre Ă  la raison, Moi, je saurai du moins gouverner ma maison (MORÉAS, IphigĂ©nie, 1900, I, 4, p. 34).
♩ Revenir Ă  la raison. Revenir Ă  une attitude raisonnable. Ce soir, le terrible facteur a jetĂ© dans notre boĂźte une longue lettre d'un crĂ©tin grec, d'un idiot d'AthĂšnes qui veut bien me faire des rĂ©primandes historiques [Ă  propos d'un article sur le sultan Abdul-Hamid] et me donner le conseil de revenir Ă  la raison en lĂąchant une religion d'imposture (BLOY, Journal, 1903, p. 205).
♩ Parler raison (à qqn). Tenir des propos raisonnables; essayer de convaincre quelqu'un de prendre un parti raisonnable. Quand cette fille-là riait, il n'y avait pas moyen de parler raison. Tout le monde riait avec elle (MÉRIMÉE, Carmen, 1845, p. 60). [Le fermier:] C'en est encore deux des Combettes, qui ont une discussion à propos d'une borne (...) de pùre en fils, les Lenfant et les Yvonnot sont toujours à se chamailler (...). J'ai eu beau leur parler raison, vous les avez entendus, ils se mangent (ZOLA, Travail, t. 1, 1901, p. 118). P. ext. [Sans compl.] Devenir accommodant; revenir à une attitude raisonnable. Voilà parler raison. C'est parler raison cela (Ac.).
♩ Mettre qqn Ă  la raison. Faire revenir quelqu'un Ă  une attitude raisonnable, conforme au bon sens. Du ton qu'il eĂ»t pris pour mettre Ă  la raison un enfant tĂȘtu: — Qu'avez-vous tous, toi et les autres? fit-il (BERNANOS, Joie, 1929, p. 650). P. anal. RĂ©duire quelqu'un par la force. Cette laide populace a Ă©tĂ© mise Ă  la raison (BOREL, Champavert, 1833, p. 70).
♩ Ramener, rappeler qqn Ă  la raison. Faire revenir quelqu'un Ă  une vision raisonnable, normale des choses. Il fallait que des gens (...) vinssent le rappeler Ă  la raison, au prĂ©sent, aux prĂ©sences (JACOB, Cornet dĂ©s, 1923, p. 112). L'article d'information [dans la presse] reflĂšte presque toujours le milieu oĂč l'on a conviĂ© son auteur. Les erreurs sont imputables d'abord au thĂ©Ăątre. Ce qui ne veut pas dire qu'on ne doive pas ramener parfois Ă  la raison l'amateur de scandale ou le diffamateur (VILAR, Tradition thĂ©Ăątr., 1963, p. 116).
— En partic. [La raison en tant que facultĂ© des grandes personnes et qui ne vient aux enfants que plus tard, progressivement] CroĂźtre en force et en raison; Ăąge de raison. Quelle jouissance que celle d'avoir des enfans, qui resserrent encore ces nƓuds [entre un homme et une femme dans le mariage], que celle de les voir croĂźtre, et de guider leurs premiers pas, de dĂ©velopper leur raison! (CRÈVECƒUR, Voyage, t. 2, 1801, p. 370). Sa petite, ĂągĂ©e de deux ans, une enfant (...) qui avait dĂ©jĂ  de la raison comme une femme. On pouvait la laisser seule (ZOLA, Assommoir, 1877, p. 509).
b) P. mĂ©ton. CaractĂšre de ce qui est conforme Ă  la logique, au bon sens; signification raisonnable de quelque chose. Synon. sens. Cette critique, pleine de raison, de sel et d'esprit (JOUY, Hermite, t. 4, 1813, p. 38). Toutes les paroles de Jeanne [d'Arc] qui nous ont Ă©tĂ© transmises respirent la plus ardente pitiĂ©, mais sont empreintes aussi d'un bon sens exquis, d'une raison parfaite (COPPÉE, Bonne souffr., 1898, p. 147). Il n'y a pas un brin de raison dans tout ce que vous dites (DUHAMEL, Suzanne, 1941, p. 76):
‱ 4. Comment s'Ă©tonner si le public reste indiffĂ©rent et froid devant des Ɠuvres vides d'idĂ©es, trop souvent dĂ©pourvues de raison, et que l'on ne saurait estimer qu'au prix qu'elles ont coĂ»tĂ©? « C'est fort cher, donc ce doit ĂȘtre beau. »
VIOLLET-LE-DUC, Archit., 1863, p. 450.
— Loc. Sans rime ni raison.
4. Le plus souvent en log. et dans le lang. des sc. [P. oppos. Ă  l'intuition, Ă  la connaissance intuitive] Intelligence en tant que source de l'activitĂ© conceptuelle et visant Ă  la connaissance discursive; facultĂ© qui ordonne discursivement les faits et les notions, qui dĂ©montre, qui calcule. En employant le mot raison (...), nous entendrons dĂ©signer principalement la facultĂ© de saisir la raison des choses, ou l'ordre suivant lequel les faits, les lois, les rapports, objets de notre connaissance, s'enchaĂźnent et procĂšdent les uns des autres (COURNOT, Fond. connaiss., 1851, p. 21). Le savoir scientifique vaut pour tous, parce qu'il est en nous l'Ɠuvre de ce qu'il y a de plus impersonnel, de ce qui est commun Ă  tous: la raison (LACROIX, Marxisme, existent., personn., 1949, p. 97). V. intelligence I A 1 b ex. de FOULQ.-ST-JEAN 1962, I A 1 d ex. de P. Guillaume, et ex. 16, 17:
‱ 5. Comment attribuerez-vous telle partie des connaissances humaines Ă  la mĂ©moire, Ă  l'imagination, Ă  la raison, si lorsque vous demandez par exemple Ă  un enfant de dĂ©montrer sur une planche une proposition de gĂ©omĂ©trie, il ne peut y parvenir sans employer Ă  la fois sa mĂ©moire, son imagination et sa raison?
CONDORCET, Organ. instr. publ., 1792, p. 466.
— [En relation de type synon.] Raison raisonnante, dĂ©monstrative, spĂ©culative. La raison discursive (l'intelligence des rapports) (S. WEIL, Pesanteur, 1943, p. 61).
— [Avec la fonction de dĂ©term.] Être de raison. V. ĂȘtre2 II A.
— [P. allus. littĂ©r. Ă  MOLIÈRE, Les Femmes savantes, II, 7: Et le raisonnement en bannit la raison] V. raisonnement I A 1.
— P. anal., notamment dans le domaine de la crĂ©ation artist. [P. oppos. Ă  la sensibilitĂ©] Synon. de rĂ©flexion, logique, intelligence. La raison n'est, dans aucun art, l'ennemie de l'inspiration; elle en est, au contraire, le rĂ©gulateur nĂ©cessaire et l'alliĂ©e la plus sĂ»re (VIOLLET-LE-DUC, Archit., 1872, p. 109). Le mariage Ă©quilibrĂ© des sens et de la raison, cher aux mĂ©diterranĂ©ens (HUYGHE, Dialog. avec visible, 1955, p. 136).
5. PHILOS. Faculté des principes.
a) [S'oppose Ă  l'expĂ©rience] Pouvoir de former les principes; p. mĂ©ton., ensemble de ces principes, indĂ©pendants de l'expĂ©rience et que l'on peut connaĂźtre par le raisonnement, par la rĂ©flexion. Il n'en est pas d'un principe de jurisprudence, d'un axiome de la raison, comme d'un fait accidentel et contingent (PROUDHON, PropriĂ©tĂ©, 1840, p. 201). Dans les thĂšses classiques [comme celles de Descartes et de Kant], se perpĂ©tuait une sorte d'Ă©quilibre instable entre l'homme comme libertĂ© et l'homme comme raison, entre l'homme comme pur principe d'initiative et l'homme comme comprĂ©hension d'un ordre aperçu et acceptĂ© (F. ALQUIÉ, Solitude de la Raison, 1966 [1946], p. 11). V. absolu ex. 69, 76, 81:
‱ 6. Les Grecs ont parlĂ© du dialogue comme du lieu oĂč se pratique la Raison. Dans cet esprit, la logique du dialogue devrait dĂ©terminer l'Ă©pistĂ©mologie, la Raison qui se dĂ©voile Ă  elle-mĂȘme, la premiĂšre philosophie, toute la philosophie. FidĂšle Ă  cette tradition trĂšs occidentale, lorsque Hegel croyait trouver la Raison dans l'Histoire, il s'empressait de la dĂ©crire en termes dialogiques: l'Esprit du Monde se concrĂ©tise dans les institutions par une alternance de thĂšses, d'antithĂšses et de synthĂšses.
G. DISPAUX, La Log. et le Quotidien, 1984, p. 8.
— En partic.
♩ [Chez Kant]
Raison ou raison pure ou raison spĂ©culative ou raison thĂ©orique. Tout ce qui dans la pensĂ©e est a priori, indĂ©pendant de l'expĂ©rience (s'oppose Ă  expĂ©rience); en partic., facultĂ© qui ramĂšne Ă  l'unitĂ© les rĂšgles de l'entendement sous des principes, qui recherche l'inconditionnĂ©, qui prĂ©tend Ă  la synthĂšse totale (s'oppose Ă  expĂ©rience et Ă  entendement). Les idĂ©es de la raison; les paralogismes de la raison pure. La facultĂ© en nous, Ă  laquelle se rapportent les principes marquĂ©s des caractĂšres d'universalitĂ© et de nĂ©cessitĂ©, les principes purs a priori, est la raison, la raison pure (COUSIN, Philos. Kant, 1857, p. 43). Un « fait de la raison » est un vĂ©ritable monstre dans une philosophie comme la sienne [celle de Kant], oĂč tout ce qui est « fait » appartient au monde des phĂ©nomĂšnes, et tout ce qui est « raison » au monde intelligible (LÉVY-BRUHL, Mor. et sc. mƓurs, 1903, p. 58). Pour la raison spĂ©culative, Dieu n'est pas un ĂȘtre ou un objet, mais d'abord un idĂ©al, en ce sens qu'il reprĂ©sente l'unitĂ© suprĂȘme et stimule ainsi la tendance synthĂ©tique de l'esprit, puis une idĂ©e (ThĂ©ol. cath. t. 4, 1 1920, p. 1262).
Raison pure pratique ou raison pratique. Raison pure dans son usage pratique, c'est-Ă -dire en tant qu'elle dĂ©termine la volontĂ©. Les postulats de la raison pratique. C'est par la loi que se rĂ©vĂšle Ă  nous la raison pure pratique, et cette loi a pour caractĂšre d'exclure des maximes de la volontĂ© toute rĂšgle qui repose soit sur l'expĂ©rience, soit sur une volontĂ© extĂ©rieure, de ne laisser subsister pour elles d'autre rĂšgle que la forme objective d'une loi en gĂ©nĂ©ral (V. DELBOS, La Philos. prat. de Kant, 1926, p. 430). Établissant entre la raison thĂ©orique et la raison pratique une diffĂ©rence de niveau au profit de la seconde, il [Kant] privilĂ©giait en un sens le fidĂ©isme aux dĂ©pens du rationalisme (LACROIX, Marxisme, existent., personn., 1949, p. 96).
♩ [Chez Lalande] Raison constituante. Intelligence crĂ©atrice, intuitive, immuable, commune Ă  tous. Raison constituĂ©e. Ensemble de rĂšgles, de principes, variables selon les personnes et selon les Ă©poques, sur lesquels se fondent nos raisonnements. Il faut distinguer dans la raison (...) la raison constituĂ©e et la raison constituante. — La premiĂšre, certainement variable (...), est la raison telle qu'elle existe Ă  un moment donnĂ© (LALANDE, Raison et normes, 1948, p. 16). La raison constituĂ©e dĂ©finit le piĂšge oĂč perpĂ©tuellement la raison constituante risque de se prendre au mot de sa propre sagesse (G. GUSDORF, TraitĂ© de MĂ©taphys., 1956, p. 455).
— P. anal. Ensemble des principes directeurs qui rĂ©gissent une activitĂ© intellectuelle, notamment scientifique. Confronter, Ă©tape par Ă©tape, les exigences si rigoureuses de la raison historique avec la pratique, combien hĂ©sitante, incertaine ou aventurĂ©e, qui a Ă©tĂ© et demeure encore trop souvent celle des historiens (MARROU, Connaiss. hist., 1954, p. 235).
b) [Le plus souvent avec adj.] FacultĂ© de concevoir l'infini, l'absolu; p. mĂ©ton., l'infini lui-mĂȘme, la norme absolue (gĂ©nĂ©ralement identifiĂ©s Ă  Dieu ou personnifiĂ©s par Dieu). Synon. absolu, logos, Verbe. Raison divine, premiĂšre, suprĂȘme, Ă©ternelle, infinie. La souveraine raison, l'omni-science, et la suprĂȘme vĂ©ritĂ©, ne sont qu'une seule et mĂȘme maniĂšre d'ĂȘtre (BONALD, LĂ©gisl. primit., t. 1, 1802, p. 269). Les stoĂŻciens interprĂštent l'ordre social comme un aspect de la raison universelle qui rĂ©git le monde (Hist. sc., 1957, p. 1557). V. intelligence I A 1 d ex. de Cournot, logos A 1 ex. de Maine de Biran:
‱ 7. Les choses crĂ©Ă©es sont la splendeur de l'idĂ©e immuable que le PĂšre engendre et qu'il aime sans fin: idĂ©e, raison, Verbe sacrĂ©, lumiĂšre qui (...) rayonne de crĂ©atures en crĂ©atures, de causes en effets, jusqu'Ă  ne plus produire que des phĂ©nomĂšnes contingens et passagers...
OZANAM, Philos. Dante, 1838, p. 197.
♩ (ThĂ©orie de la) raison impersonnelle.
6. PHILOS., HIST. DES IDÉES. Raison (naturelle) (s'oppose Ă  la foi en tant que source de la connaissance rĂ©vĂ©lĂ©e). Principe universel, source de toute connaissance vĂ©ritable, juste. Vouloir dĂ©primer l'orgueil de la raison pour relever le bienfait de la rĂ©vĂ©lation (BONALD, LĂ©gisl. primit., t. 1, 1802, p. 50). Le concile a dĂ©fini que l'homme en gĂ©nĂ©ral, c'est-Ă -dire l'homme qu'Ă©tudie la philosophie, est constituĂ© de telle sorte que par sa raison naturelle il peut connaĂźtre Dieu avec certitude (ThĂ©ol. cath. t. 4, 1 1920, p. 864):
‱ 8. C'est fatalement que l'humanitĂ© cultivĂ©e a brisĂ© le joug des anciennes croyances; elle a Ă©tĂ© amenĂ©e Ă  les trouver inacceptables; est-ce sa faute? Peut-on croire ce que l'on veut? Il n'y a rien de plus fatal que la raison.
RENAN, Avenir sc., 1890, p. 333.
— [Au XVIIIe s., Ă©ventuellement avec une majuscule, la raison considĂ©rĂ©e comme idĂ©al de progrĂšs intellectuel, moral, scientifique visant le bonheur de l'humanitĂ©] Le triomphe, le rĂšgne de la raison; le flambeau, les lumiĂšres de la raison; le siĂšcle de la raison. Le vaisseau de la raison doit avoir son gouvernail: c'est la saine politique (DANTON, 1793 ds Doc. hist. contemp., p. 66). D'autres valeurs de guerre permirent Ă  la Raison de remplacer l'absolu par l'exaltation: le peuple, la nation, qui, dans le combat au moins, sont aussi des communions (MALRAUX, Voix sil., 1951, p. 480). MalgrĂ© tant de schĂ©mas qui glorifient en cette Ă©poque [la premiĂšre moitiĂ© du XVIIIe s.] « l'Ăąge de la raison » et le triomphe d'un discours qui thĂ©orise le vaste champ du savoir, un certain enchantement naĂźt d'une sensibilitĂ© toute neuve qui, dĂ©jĂ , s'exacerbe en dĂ©veloppant une mĂ©taphysique du sentiment et des ombres (L. JERPHAGNON, Hist. des gdes philos., 1980, p. 203).
♩ [La Raison divinisĂ©e sous la Convention en 1793] DĂ©esse de la Raison. Lorsque la RĂ©publique aura instituĂ© le culte de la Raison, vous ne refuserez pas votre adhĂ©sion Ă  une religion si sage (A. FRANCE, Dieux ont soif, 1912, p. 79). Une « fĂȘte de la Liberté » Ă©tait prĂ©vue le 20 brumaire (10 novembre): afin de cĂ©lĂ©brer la victoire de la philosophie sur le fanatisme, la Commune s'empare de Notre-Dame; une montagne s'Ă©difie dans le chƓur; une actrice personnifie la LibertĂ©; la Convention, mise au courant, se rend Ă  la cathĂ©drale, baptisĂ©e « temple de la Raison », et assiste Ă  une nouvelle cĂ©lĂ©bration de la fĂȘte civique (LEFEBVRE, RĂ©vol. fr., 1963, p. 377).
— [Notamment dans des ouvrages didact. de sc. hum., gĂ©n. suivi d'un adj., la raison en tant que norme de pensĂ©e collective] Ensemble des idĂ©es morales et politiques, des faits relatifs aux sciences et aux arts, propre Ă  une Ă©poque, Ă  un pays, Ă  une civilisation. Synon. culture, civilisation. Raison moderne. Avant de dĂ©tourner nos regards de Kant, remarquons que c'est beaucoup d'avoir dit que l'homme n'est pas fait seulement pour apprendre, qu'il n'agit pas uniquement en vertu de ce qu'il sait, mais qu'il recĂšle en lui des pouvoirs qui lui communiquent des impulsions. Nous trouvons lĂ  un des jalons qui marquent les progrĂšs de la philosophie jusqu'au point culminant oĂč la phrĂ©nologie a permis d'Ă©tablir cette science sur des bases solides et conformes Ă  la raison contemporaine (BROUSSAIS, PhrĂ©nol., leçon 1, 1836, p. 23). Les formes de sensibilitĂ© que l'art d'ExtrĂȘme-Orient exprime sont entrĂ©es si avant dans la raison occidentale, qu'elles dĂ©terminent aujourd'hui l'un des aspects les plus splendides de son symbolisme rĂ©gĂ©nĂ©rĂ© (FAURE, Hist. art, 1921, p. 228).
B. — [En constr. syntagm. ou dans des loc.] Ce qui s'accorde avec ce mode de pensĂ©e.
1. [P. oppos. à tort, exprime qu'une pensée ou qu'un acte est conforme à une norme de vérité]
♩ À raison. En Ă©tant dans le vrai; sans se tromper. Il faudra trois jours Ă  un spĂ©cialiste pour parvenir Ă  ouvrir ce coffre blindĂ©, rĂ©putĂ© — Ă  raison — inviolable (Le Figaro, 6 mars 1987, p. 9, col. 2). À tort ou Ă  raison.
♩ Avoir raison (de faire qqc.). Être fondĂ© Ă  penser ou Ă  agir comme on le fait. Avoir bien, infiniment, joliment, parfaitement, mille fois raison (de faire qqc.). Ce que vous n'avez pas voulu pour vous, ce que vous avez eu raison de repousser (GAMBETTA, 1873 ds Fondateurs 3e RĂ©publ., p. 300). La doctrine la plus moderne a respectĂ© cet illogisme apparent, et elle a eu raison (VEDEL, Dr. constit., 1949, p. 7). [Le plus souvent dans des propos rapportĂ©s au style dir.] Avoir raison (contre qqn). Être dans le vrai, voir juste (sur un point particulier). Vous aviez raison, monsieur, cette fille Ă©tait un ange. Tenez, me dit-il, lisez cette lettre (DUMAS fils, Dame Cam., 1848, p. 33). [SĂ©nĂšque] affirme que la postĂ©ritĂ© s'Ă©tonnera que son Ăąge ait mĂ©connu des vĂ©ritĂ©s si palpables. Il avait raison contre le genre humain tout entier, ce qui Ă©quivaut Ă  peu prĂšs Ă  avoir tort (FLAMMARION, Astron. pop., 1880, p. 617). En partic., fam. Avoir le dernier mot dans une discussion. Il arrive que l'exercice du commandement absolu, l'habitude d'avoir toujours raison Ă  tout prix, pervertisse certains esprits et les pousse Ă  s'arroger l'omnipotence dans l'État (CLEMENCEAU, Vers rĂ©paration, 1899, p. 235):
‱ 9. — Vous ĂȘtes d'une incroyable imprudence, reprit le comte avec aigreur, vous l'exposez [un enfant malade] au froid de la riviĂšre et l'asseyez sur un banc de pierre. — Mais, mon pĂšre, le banc brĂ»le, s'Ă©cria Madeleine. — Ils Ă©touffaient lĂ -haut, dit la comtesse. — Les femmes veulent toujours avoir raison! dit-il en me regardant.
BALZAC, Lys, 1836, p. 67.
♩ Donner raison Ă  qqn (contre qqn). Approuver son point de vue ou sa conduite. Elle confessait sa mobilitĂ© et la facilitĂ© de caractĂšre qui la porte Ă  donner toujours raison au dernier qui lui parle (DELACROIX, Journal, 1854, p. 149). Lui donner raison [Ă  la bonne] contre sa femme, Ă©tait (...) impossible (MAUPASS., Contes et nouv., t. 2, M. Parent, 1886, p. 589). En partic. [Le suj. dĂ©signe un fait, un phĂ©nomĂšne] Correspondre aux options, aux prĂ©dictions d'une personne. Les dĂ©sastreux progrĂšs de l'Ă©rosion des sols sur les pentes parfois infimes des plaines amĂ©ricaines semblent avoir donnĂ© raison aux tenants des champs perpendiculaires Ă  la pente (MEYNIER, Paysages agraires, 1958, p. 92).
2. [Exprime qu'une pensée ou qu'un acte est équitable, conforme à une norme, à une juste mesure]
♩ Comme de raison. Comme il est juste, normal, comme il convient (de procĂ©der dans un cas prĂ©cis). LĂ©on [Daudet] donne le bras Ă  son pĂšre, qui a besoin d'ĂȘtre soutenu; moi, comme de raison, j'offre mon bras Ă  Mme Daudet (GONCOURT, Journal, 1894, p. 702). Il a dit tout Ă  coup au boss qu'il allait partir pour venir passer les fĂȘtes au lac Saint-Jean (...). Le boss ne voulait pas, comme de raison; quand les hommes se mettent Ă  prendre des congĂ©s de dix et quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le chantier de suite (HÉMON, M. Chapdelaine, 1916, p. 138).
♩ Plus que de raison. Plus qu'il est juste, normal, convenable ou sage. Ça c'est vrai que vous ĂȘtes changĂ©e, madame Jeanne, et plus que de raison (MAUPASS., Une Vie, 1883, p. 223). Une race militaire, plus sensible que de raison au prestige physique d'une haute taille (AMBRIÈRE, Gdes vac., 1946, p. 320).
♩ Vieilli. C'est (bien) raison que. C'est (bien) juste, normal, naturel que. C'est bien raison que chacun soit maütre chez soi (Ac.).
— Dans le lang. jur.
♩ À telle fin que de raison. [Indique que ce qu'on fait peut ĂȘtre utile sans prĂ©ciser Ă  quoi] Synon. de Ă  toutes fins utiles (v. fin1 B 1). L'imposture est visible; peu de personnes, je crois, y ont Ă©tĂ© trompĂ©es. Cependant je vous prie, Ă  telle fin que de raison, de vouloir bien dĂ©clarer que cet Ă©crit n'est pas de moi (COURIER, Pamphlets pol., À rĂ©d. Courrier français, 1823, p. 200).
♩ (Pour valoir, pour servir, pour ĂȘtre ordonnĂ©) ce que de raison. Pour valoir, pour servir, pour ĂȘtre ordonnĂ© ce qui sera conforme Ă  la justice, Ă  l'Ă©quitĂ©. (Dict. XIXe et XXe s.).
— Vieilli. Raison Ă©crite. Droit romain considĂ©rĂ© comme modĂšle du droit rationnel. Depuis que Rome ne commandait plus au monde par l'Ă©pĂ©e des lĂ©gions, elle le rĂ©gentait avec deux textes, le droit canonique et le droit romain. Elle recommandait ce droit non-seulement comme vĂ©ritĂ©, comme raison Ă©crite, mais aussi comme autoritĂ©. Elle lui cherchait une lĂ©gitimitĂ© dans l'ancienne domination de l'Empire, dans son histoire (MICHELET, Hist. romaine, t. 1, 1831, p. I).
II. — Sens objectif, souvent au plur., notamment sous infra II A 2 et 3.
A. — 1. Ce qui rend compte d'un fait, d'un phĂ©nomĂšne. Synon. cause, explication, origine, fondement, (le) pourquoi, principe.
a) Notamment en philos., et dans le lang. des sc. Chercher, donner, fournir, trouver la raison exacte, la principale raison d'un phĂ©nomĂšne, une raison satisfaisante Ă  un Ă©vĂ©nement; analyser, comprendre, expliciter, ignorer les raisons de quelque chose. Vous ĂȘtes-vous demandĂ© la raison du charme qu'on trouve parfois Ă  fouiller ces annales de la luxure [les estampes libertines], enfouies dans les bibliothĂšques ou perdues dans les cartons des marchands (...)? (BAUDEL., Salon, 1846, p. 132). Les recherches qui ont Ă©tĂ© faites sur l'Allemagne nazie et les raisons profondes de l'hitlĂ©risme (TraitĂ© sociol., 1968, p. 412). V. supra I A 4 ex. de Cournot:
‱ 10. Nous ne pouvons nous contenter de formules simplement juxtaposĂ©es et qui ne s'accorderaient que par un hasard heureux; il faut que ces formules arrivent pour ainsi dire Ă  se pĂ©nĂ©trer mutuellement. L'esprit ne sera satisfait que quand il croira apercevoir la raison de cet accord, au point d'avoir l'illusion qu'il aurait pu le prĂ©voir.
H. POINCARÉ, MĂ©can. nouv., MĂ©m., 1905, p. 21.
♩ Raison d'ĂȘtre (de qqc.). V. ĂȘtre1 1re Section II A 2.
♩ Raison derniĂšre ou derniĂšre raison (des choses). Explication parfaite. Les sciences positives prĂ©tendraient vainement saisir l'essence divine ou raison derniĂšre des choses (E. BOUTROUX, Contingence, 1874, p. 154).
— HIST. DE LA PHILOS. [Chez Leibniz et chez ses hĂ©ritiers] (Principe de la) raison suffisante. Principe selon lequel tout ce qui arrive a une cause, une raison d'ĂȘtre a priori. [Leibnitz] entreprenait de rattacher toute sa doctrine au principe de la raison suffisante, c'est-Ă -dire Ă  cet axiome: qu'une chose ne peut exister d'une certaine maniĂšre s'il n'y a une raison suffisante pour qu'elle existe de cette maniĂšre plutĂŽt que d'une autre (COURNOT, Fond. connaiss., 1851, p. 32).
— Didact. [Avec adj. indiquant la nature de la cause] Il n'existe pas de raison climatique apparente qui expliquerait pourquoi ces indigĂšnes [australiens] ont la peau si foncĂ©e et le nez si large (HADDON, Races hum., trad. par A. Van Gennep, 1930, p. 280). La segmentation des sociĂ©tĂ©s primitives en un grand nombre de petits agrĂ©gats particuliers, reposant sur le sexe, l'Ăąge, des raisons Ă©conomiques, magiques ou religieuses (Hist. sc., 1957, p. 1582).
b) Dans des loc., dans le lang. cour.
♩ Demander raison de qqc. Ă  qqn. Demander l'explication de quelque chose. Ses deux enfants [de madame Willemsens] trottaient Ă  travers le clos, grimpaient sur les terrasses (...) ils admiraient des graines, des fleurs, Ă©tudiaient des insectes, et venaient demander raison de tout Ă  leur mĂšre (BALZAC, GrenadiĂšre, 1842, p. 238).
♩ Faire raison de qqc. Donner l'explication d'un phĂ©nomĂšne. [Mon pĂšre] faisait raison de la baleine de Jonas, du haut de ses certitudes biologiques (AYMÉ, Vaurien, 1931, p. 17). Faire raison de qqc. Ă  qqn. [Par recoupement de infra II B 1] Rendre compte de ce qu'on fait. Tout mandataire est tenu de rendre compte de sa gestion, et de faire raison au mandant de tout ce qu'il a reçu en vertu de sa procuration (Code civil, 1804, art. 1993, p. 358).
♩ Se faire une raison. [GĂ©n. dans des propos rapportĂ©s au style dir.] Fam. Accepter une situation, fĂ»t-ce Ă  contre-cƓur, dĂšs l'instant qu'on n'y peut rien changer. Synon. se rĂ©signer. Si vous vouliez faire de ma fille une couveuse, il fallait le dire [dit madame Fitz-GĂ©rald Ă  son gendre] (...). Au reste, il paraĂźt que ça lui convient. — Ça ne me convient pas, maman, dit madame de Rias, mais je me fais une raison! (FEUILLET, Mariage monde, 1875, p. 118). Allons, la patronne, disait un ouvrier, faut vous faire une raison, votre boĂźte, elle est vieille (DABIT, HĂŽtel Nord, 1929, p. 240).
♩ Rendre raison de qqc. (Ă  qqn). Donner, fournir une explication rationnelle de quelque chose. Ce fait [la chute, le pĂ©chĂ©] dont il s'agit de rendre raison (PROUDHON, Syst. contrad. Ă©con., t. 1, 1846, p. 344). [Charles et Claude Perrault et leurs amis] priĂšrent leur frĂšre le docteur de leur rendre raison de cette question si obscure [de la GrĂące] (SAINTE-BEUVE, Caus. lundi, t. 5, 1851, p. 257). [FrĂ©q. avec nom de chose comme suj.] Toute la suite des faits qui composent sa vie [de Jeanne d'Arc] ne nous rendent pas complĂštement raison de son hĂ©roĂŻsme (BARRÈS, MystĂšre, 1923, p. 180). Le hasard ne peut rendre raison de l'anti-hasard (RUYER, Cybern., 1954, p. 139). [Par recoupement de infra II B 1] Rendre des comptes; se justifier. On veut que le dĂ©sert ait Ă©tĂ© pour lui [JĂ©sus] une autre Ă©cole (...). Mais le Dieu qu'il trouvait lĂ  n'Ă©tait pas le sien. C'Ă©tait tout au plus le Dieu de Job, sĂ©vĂšre et terrible, qui ne rend raison Ă  personne (RENAN, Vie JĂ©sus, 1863, p. 72).
2. Ce qui lĂ©gitime, justifie une maniĂšre d'ĂȘtre, d'agir ou de penser. Synon. mobile, motif. Les premiers petits succĂšs qu'on a, nous donnent une joie infinie (...) parce qu'on acquiert des raisons de s'estimer soi-mĂȘme (STENDHAL, Corresp., 1808, p. 321). Être jolie et avoir dix-huit ans, ce sont de fortes raisons d'optimisme (R. BAZIN, BlĂ©, 1907, p. 133):
‱ 11. La peine d'Olivier s'attĂ©nuait; mais il ne faisait rien pour cela, il s'y complaisait presque: ce fut pendant longtemps sa seule raison de vivre.
ROLLAND, J.-Chr., Buisson ard., 1911, p. 1256.
SYNT. a) Raison d'un acte, d'une attitude, d'un choix, d'une colĂšre, d'une conduite, d'une dĂ©marche, d'un Ă©chec, d'un refus; raison d'agir, d'espĂ©rer. b) [Le plus souvent au plur.] ConnaĂźtre, savoir les raisons de qqn; indiquer, donner ses raisons Ă  qqn; s'inventer des raisons; avoir, se trouver cent, mille raisons de faire qqc.; se sentir toutes les raisons du monde de faire qqc.; des raisons qui amĂšnent, conduisent, dĂ©terminent, obligent qqn Ă  faire qqc., empĂȘchent qqn de faire qqc.; les raisons qui tiennent Ă  qqc., Ă©chappent Ă  qqn.
♩ Raison + adj. dĂ©terminatif indiquant son degrĂ© de vĂ©ritĂ©, de crĂ©dibilitĂ© ou son intensitĂ©. Raison acceptable, (peu) avouable, contestable, plausible, valable; raison bizarre, cachĂ©e, confuse, Ă©vidente, frappante, futile, grave, impĂ©rieuse, majeure, obscure, patente, prĂ©cise, tangible; fausse, forte, puissante, solide raison. Lorsqu'elle avait de bonnes raisons, elle les donnait plutĂŽt que d'en inventer de mauvaises (A. FRANCE, Putois, 1904, p. 60). V. supra ex. de R. Bazin:
‱ 12. Son Ă©tat d'esprit devint semblable Ă  celui d'un homme surpris Ă  l'aube par son unique maĂźtresse dans le lit d'une fille ignoble, et qui ne pourrait pas s'expliquer Ă  lui-mĂȘme comment il a pu se laisser tenter la veille. Il ne trouvait ni excuse, ni mĂȘme une raison sĂ©rieuse.
, Aphrodite, 1896, p. 100.
Expr. Ce sont de mauvaises raisons. Ce sont des prĂ©textes. Mademoiselle de Mussy : (...) Pourquoi n'aidez-vous pas votre fille de boutique, au lieu de faire des jabots? Est-ce que j'ai besoin de jabots, moi? Madame Mairet : On ne peut pas travailler Ă  deux sur votre garniture. Mademoiselle de Mussy : Ce sont de mauvaises raisons que cela. J'ai vu quelquefois chez mademoiselle Juliette plus de cinq ouvriĂšres occupĂ©es Ă  la mĂȘme robe (LECLERCQ, Prov. dram., Mariage manquĂ©, 1835, 5, p. 78).
♩ Raison + adj. dĂ©terminatif ou, plus rarement, compl. prĂ©p. de indiquant son origine ou sa cause. Raison administrative, disciplinaire, humanitaire, matĂ©rielle, officielle, particuliĂšre, tactique, technique, utilitaire. Il y avait eu (...), pour faire l'expĂ©dition [la grande expĂ©dition de TadĂ©maĂŻt], des raisons diplomatiques, des raisons que les gens qui savent se racontent Ă  Paris, en dĂ©jeunant (MILLE, Barnavaux, 1908, p. 136). [Des candidats Ă  une formation] peuvent cependant exprimer, dans leur demande, une prĂ©fĂ©rence pour une autre dĂ©signation, Ă  condition de la motiver (raisons de famille, facilitĂ©s de logement) (Encyclop. Ă©duc., 1960, p. 367).
— Loc. et expr.
♩ Raison d'État. Principe selon lequel le salut de l'État prime toutes les normes de la sociĂ©tĂ© y compris celles de la morale et du droit. Faire intervenir, objecter la raison d'État; arguer de la raison d'État (pour); agir au nom de la raison d'État; condamner pour raison d'État. Messieurs, j'examine la raison d'Ă©tat (...) Marat l'invoquait aussi bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre aprĂšs avoir fait la Saint-BarthĂ©lemy; (...) c'est elle qui a dressĂ© les guillotines de Robespierre et c'est elle qui dresse les potences de Haynau! (HUGO, Actes et par., 1, 1875, p. 349). La raison d'État, le « fait du prince » (FARRÈRE, Homme qui assass., 1907, p. 39):
‱ 13. ... la raison d'État n'est pas autre chose que le mensonge invoquĂ© pour la protection des castes fondĂ©es sur l'exploitation de la patrie, contrairement Ă  l'intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral de tous les Français, qui, aprĂšs tout, constituent la France elle-mĂȘme, la France de pensĂ©e, la France d'action, la France d'idĂ©al.
CLEMENCEAU, Vers réparation, 1899, p. 61.
P. mĂ©ton., rare, au plur. Motifs invoquĂ©s au nom de la raison d'État. Elle ne serait pas la premiĂšre que les terribles raisons d'État auraient fait trembler et pleurer (A. DAUDET, Rois en exil, 1879, p. 312).
Au fig. Les sots croient que plaisanter, c'est ne pas ĂȘtre sĂ©rieux, et qu'un jeu de mots n'est pas une rĂ©ponse (...) il est de leur intĂ©rĂȘt qu'il en soit ainsi. C'est raison d'État, il y va de leur existence (VALÉRY, Tel quel I, 1941, p. 46).
P. anal. Raison(s) de famille. C'est une raison de famille qui a fait ce mariage (Ac.).
♩ Raison d'ĂȘtre (d'une pers.). V. ĂȘtre1 1re Section II A 2.
♩ Raison de plus pour + inf.; p. ell., raison de plus! [Dans des propos rapportĂ©s au style dir., sert Ă  enchĂ©rir sur un argument] Éva: Voici une belle occasion... mon sĂ©jour ici, ne fĂ»t-il que de quinze jours... Le Prince: Comment quinze jours? Nous sommes convenus d'un mois! Éva: Raison de plus!... Ce sĂ©jour est prĂ©judiciable Ă  mes intĂ©rĂȘts (SARDOU, Rabagas, 1872, IV, 4, p. 174). — C'est trĂšs difficile de trouver une chambre Ă  Chicago, dit-il. — Raison de plus pour en chercher une tout de suite (BEAUVOIR, Mandarins, 1954, p. 312).
♩ À raison de + subst. Pour un motif prĂ©cisĂ©, explicite. Un taupin, dans la mauvaise acception du terme, est esclave de l'algorithme dont il se croit maĂźtre Ă  raison de sa seule virtuositĂ© technique (Gds cour. pensĂ©e math., 1948, p. 342). Le PrĂ©sident de la RĂ©publique ne peut pour les actes de sa fonction ĂȘtre poursuivi Ă  raison de crimes ou de dĂ©lits, sauf si ceux-ci offraient matiĂšre Ă  l'accusation de haute trahison (VEDEL, Dr. constit., 1949, p. 430). [Avec valeur causale seule, par recoupement de supra II A 1] J'ai peur de cette justice qui ne vaut pas mieux que la nĂŽtre, et oĂč votre adversaire a des intelligences, Ă  raison de ses anciennes fonctions (BALZAC, Lettres Étr., t. 2, 1842, p. 77). Le prĂ©fet de police [Ă  Paris] exerce aussi des attributions de police judiciaire normalement confiĂ©es aux prĂ©fets (...) Ă  raison de l'abondance et de la multiplicitĂ© des cas de criminalitĂ© dans la rĂ©gion parisienne (BELORGEY, Gouvern. et admin. Fr., 1967, p. 406). À raison de + pron. À raison de quoi (vieilli). On l'accusait (...) d'avoir en mĂȘme temps offensĂ© la personne du roi, et, de ce non content, provoquĂ© Ă  offenser ladite personne. À raison de quoi Jacquinot proposait de le mettre en prison et l'y retenir douze annĂ©es (COURIER, Pamphlets pol., ProcĂšs, 1821, p. 91).
♩ En raison de + subst. [Par recoupement de supra II A 1] Synon. de Ă  cause de ou, p. ext., synon. de en considĂ©ration de, eu Ă©gard Ă , vu. Sous la monarchie constitutionnelle et surtout sous l'empire de la constitution de 1848, la loi tendait Ă  les composer [les conseils instituĂ©s pour servir d'organes au public] de membres Ă©lus ou qui Ă©taient appelĂ©s, de droit, en raison de fonctions particuliĂšres dont ils Ă©taient investis (VIVIEN, Ét. admin., t. 1, 1859, p. 83). Le mĂ©tal le plus convenable pour le doublage des navires est le cuivre, mais en raison de son prix Ă©levĂ© on le remplace souvent par le laiton, la tĂŽle galvanisĂ©e ou le zinc en feuilles (BOURDE, Trav. publ., 1929, p. 217). Le pin maritime, qui a un assez grand nombre de partisans, en raison de (...) la facilitĂ© de la reprise des plantations et des semences dans les sols arides, de la rapiditĂ© de sa croissance (ForĂȘt fr., 1955, p. 36).
♩ À plus forte raison. V. fort1 III B 1.
♩ Avec (juste, quelque) raison. Avec un motif lĂ©gitime ou (par recoupement de supra I B 1) en Ă©tant fondĂ© (Ă  faire ce qu'on fait, Ă  dire ce qu'on dit), sans se tromper. Buridan: Le roi a appris avec peine les massacres qui dĂ©solent sa bonne ville de Paris; il suppose avec quelque raison, que les meurtriers se rĂ©unissent Ă  la tour de Nesle (DUMAS pĂšre, Tour Nesle, 1832, IV, 7e tabl., 10, p. 81). On a dit avec raison que la base de la sociĂ©tĂ© chinoise est la famille (VIDAL DE LA BL., Princ. gĂ©ogr. hum., 1921, p. 204). V. juste I A 2 b ex. de Courier.
♩ Sans raison. Sans aucun motif ou sans motif apparent. Quand la taxe varie avec elle [la loi, le rĂšglement], c'est de la justice, mais quand la taxe ne change pas, que l'impĂŽt s'Ă©lĂšve ou s'abaisse sans raison, c'est de l'arbitraire (E. DE GIRARDIN, 1847 ds PRADELLE, Serv. P.T.T. Fr., 1903, p. 165). [Également frĂ©q. dans les tours sans raison aucune, non sans raison, non sans quelque raison] Et (...) la presse de recommencer ses incursions contre le pouvoir, l'accusant, non sans raison du reste, ici de favoritisme, lĂ  de routine (PROUDHON, Syst. contrad. Ă©con., t. 1, 1846, p. 293). [Avec valeur causale seule, par recoupement de supra II A 1] Parfois (...) l'enfant qui se plaint d'avoir mal Ă  la tĂȘte se met Ă  vomir sans raison (QUILLET MĂ©d. 1965, p. 360).
♩ Pour ou, plus rarement, par la/cette raison que + ind. Pour un motif prĂ©cis, explicite ou (par recoupement de supra II A 1, avec simple valeur causale) synon. de parce que, Ă  cause de, puisque. Par cette seule raison que, pour la simple, la bonne, l'excellente raison, la raison Ă©vidente que. Elle n'aurait pas eu de grĂące (...) que j'en serais toujours devenu amoureux, par la raison que j'avais dix-huit ans, que mon cƓur Ă©tait affamĂ© (GOBINEAU, PlĂ©iades, 1874, p. 37). C'est de ce point de vue et pour cette raison [l'exactitude dans la description des phĂ©nomĂšnes sociaux] que les grands romans [de Balzac et de Hugo notamment] de ce temps [le XIXe s.] peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme d'importants documents d'histoire sociale (TraitĂ© sociol., 1967, p. 300).
♩ Le plus souvent au plur.
Pour ou, plus rarement, par une/des raison(s) + adj. déterminatif ou + de suivi d'un subst. Pour raison médicale; pour raison de santé; pour des raisons pratiques; pour des raisons de commodité, de convenances personnelles, d'efficacité, d'hygiÚne, d'opportunité, de sécurité, de service. Si, par une raison d'économie, on ne peut faire un canal de drainage, faut-il au moins descendre les fondations du mur d'amont plus bas que celles du mur d'aval (VIOLLET-LE-DUC, Archit., 1872, p. 21). Des enfants dont la situation est particuliÚre pour des raisons physiologiques, psychiques, sociales ou familiales (Encyclop. éduc., 1960, p. 88).
[Sert à exprimer l'idée de la multiplicité des motifs d'un acte ou des causes d'un phénomÚne, sans obligatoirement les préciser] Pour diverses, maintes raisons; pour une quantité, (tout) un tas de raisons; pour de multiples raisons; pour toute une série, toutes sortes de raisons; pour bien des raisons; pour telle et telle raison; pour cette raison et pour beaucoup, bien d'autres. Je ne puis rester ici par une foule de raisons (BALZAC, Cous. Bette, 1846, p. 318). Si jamais, pour une raison quelconque, il y avait conflit entre l'Allemagne et l'Angleterre (Affaire Dreyfus, 1899, p. 257). Il existe sur le papier des clubs [d'athlétisme] qui ne sont pas viables, pour des raisons variées, alors que certains centres populeux n'ont jamais songé à former une société (Jeux et sports, 1967, p. 1246).
♩ Pour une raison ou pour une autre. Pour un motif quelconque dont l'importance n'est pas prĂ©cisĂ©e. Et si ma femme, pour une raison ou pour une autre, tĂ©lĂ©graphiait (GYP, Souv. pte fille, 1928, p. 10).
♩ Pour une raison ou des raisons Ă  qqn connue(s); pour une/des raison(s) Ă  moi/Ă  lui connue(s). Pour un motif prĂ©cis que je ne peux/qu'il ne peut communiquer. Pour des raisons Ă  moi connues, je dĂ©sirerais avoir des renseignements certains sur un Ă©tranger de distinction qui se trouve actuellement Ă  Paris (PONSON DU TERR., Rocambole, t. 3, 1859, p. 385). Le 30 juillet, aprĂšs la dĂ©fection des troupes royales, alors que le feu avait partout cessĂ© et que le drapeau tricolore flottait sur les Tuileries, notre homme mit le nez dehors et dĂ©sira se rendre, pour une raison Ă  lui connue, au coin de la Bastille et du faubourg Saint-Antoine (A. FRANCE, Pt Pierre, 1918, p. 185). Pour raison Ă  vous connue. ,,Pour un sujet, pour un motif que je n'ai pas besoin de vous dire`` (Ac.). Je n'en dirai pas davantage, pour raison Ă  vous connue (Ac.).
♩ Pour raison de quoi. [Par recoupement de supra II A 1] Synon. de à cause de quoi. (Dict. XIXe et XXe s.).
♩ Avoir ses raisons (de + inf.). Savoir pourquoi on fait quelque chose sans se sentir obligĂ© de communiquer ses motifs. Ne touchez pas au texte. Si l'auteur a Ă©crit ça, c'est qu'il a ses raisons (RENARD, Journal, 1900, p. 571). Tchen pouvait avoir ses raisons de se taire (MALRAUX, Cond. hum., 1933, p. 188).
Le cƓur a ses raisons que la raison ne connaüt pas. V. cƓur II A 3.
♩ Ce n'est pas une raison pour + inf. ou pour que ou il n'y a pas de raison pour + inf. ou pour que. Ce n'est pas un (ou il n'y a pas de) motif suffisant pour + inf. ou pour que. Il s'agit souvent de construire Ă  grands frais un canal de plusieurs kilomĂštres pour porter de l'eau Ă  trente ou quarante propriĂ©taires possĂ©dant Ă  eux tous 200 ou 300 hectares et devant retirer chacun de l'opĂ©ration un bĂ©nĂ©fice immĂ©diat et rĂ©alisable de plusieurs milliers de francs. Vraiment il n'y a pas de raison pour que tous les contribuables de France ne rĂ©clament pas des cadeaux de ce genre (CHARDON, Trav. publ., 1904, p. 165). L'histoire n'est pas encore telle qu'elle devrait ĂȘtre. Ce n'est pas une raison pour faire porter Ă  l'histoire telle qu'elle peut s'Ă©crire le poids d'erreurs qui n'appartiennent qu'Ă  l'histoire mal comprise (M. BLOCH, Apol. pour hist., 1944, p. 27). Fam. Ce n'est pas une raison! Oh, oh, mon ami, voici une charge qui est bien mal installĂ©e! Vous ĂȘtes nouveau venu au rĂ©giment, c'est vrai, mais ce n'est pas une raison! (COURTELINE, Train 8 h 47, 1888, 1re part., 2, p. 22).
3. GĂ©n. au plur.
a) Argument pour convaincre, preuve pour dĂ©montrer, notamment dans le cours d'une discussion. Raison pertinente, pĂ©remptoire, probante; de sottes raisons; Ă©noncer, Ă©numĂ©rer, Ă©taler, exposer ses raisons; ĂȘtre Ă©branlĂ© par les raisons de qqn. Nous ne disputons pas, nous ne rĂ©futons personne, nous ne contestons rien, nous acceptons comme bonnes toutes les raisons allĂ©guĂ©es en faveur de la propriĂ©tĂ© (PROUDHON, PropriĂ©tĂ©, 1840, p. 153). Elle Ă©tait trĂšs maternelle, elle trouvait des raisons trĂšs convaincantes (ZOLA, Ventre Paris, 1873, p. 695):
‱ 14. M. Marc Ribert m'enseignait que Racine Ă©tait une perruque et une vieille savate. J'embrassai cette opinion aveuglĂ©ment parce qu'elle Ă©tait contraire Ă  celle de M. Bonhomme, mon professeur. C'Ă©tait pour moi une raison dĂ©cisive.
A. FRANCE, Vie fleur, 1922, p. 374.
— Loc. et expr.
♩ Entrer dans les raisons de qqn. ,,Admettre son point de vue; se laisser convaincre`` (ROB.).
♩ Se rendre aux raisons de qqn. Être convaincu par ses arguments. Je ne puis contester ces avantages (...), je me rends Ă  vos raisons; (...) je me dĂ©cide dĂ©finitivement Ă  continuer l'usage de mon fusil Ă  pierre (LA HÊTRAIE, Chasse, vĂ©n., fauconn., 1945, p. 165).
♩ Comparaison n'est pas raison.
♩ La raison du plus fort est toujours la meilleure. V. fort2 I B.
♩ Fam. [Dans des propos rapportĂ©s au style dir.; exprime l'irritation d'une personne face aux objections incessantes de son interlocuteur] Pas de raisons! Pas tant de raisons! — (...) mais (...) vous allez abĂźmer votre chĂąle... — Pas tant de raisons!... la terre est fraĂźche — dit la Louve (SUE, Myst. Paris, t. 9, 1843, p. 168). — « D'abord qui ĂȘtes-vous, pour que je vous dresse procĂšs? » PĂ©cuchet se rebiffa, criant Ă  l'injustice. — « Pas de raisons! Suivez-moi! » (FLAUB., Bouvard, t. 1, 1880, p. 87).
b) P. ext., dans des loc. figées, vieilli
) Propos, arguments (pour plaider sa cause). Un pÚlerin agenouillé prÚs d'elle [une jeune femme] lui chuchote à l'oreille de galantes raisons [dans l'Embarquement pour CythÚre] (GAUTIER, Guide Louvre, 1872, p. 178).
♩ Dire ses raisons Ă  qqn. Dire ce qu'on a sur le cƓur. C'Ă©tait lĂ  qu'elle allait souvent dire ses raisons au bon Dieu, parce qu'elle n'y Ă©tait pas dĂ©rangĂ©e et qu'elle pouvait s'y tenir cachĂ©e derriĂšre les grandes herbes folles (SAND, Fr. le Champi, 1848, p. 79).
) Fam. [Le plus souvent dans des propos rapportés au style dir.] Discussion qui s'envenime; querelle.
♩ Avoir des raisons (avec qqn). Avoir un dĂ©mĂȘlĂ©, une altercation avec quelqu'un. Synon. avoir des paroles (v. parole II A). Le vieux Claude en me voyant s'Ă©tait levĂ©, devinant Ă  ma tĂȘte que j'allais encore avoir ce qu'il appelait « des raisons » (GYP, Pot de rĂ©sĂ©da, 1892, p. 219). Un laquais parut. C'Ă©tait le jeune fiancĂ© qui avait eu des raisons avec le concierge, jusqu'Ă  ce que la duchesse, dans sa bontĂ©, eĂ»t mis entre eux une paix apparente (PROUST, Guermantes 1, 1920, p. 587).
♩ Chercher des raisons Ă  qqn. Chercher querelle. Madame Laure: (...) Ils sont creux vos radis. Crainquebille: Aujourd'hui, vous me cherchez des mauvaises raisons. Vous ĂȘtes mal rĂ©veillĂ©e (A. FRANCE, Crainquebille, 1905, 1er tabl., 2). C'est Paul Flan, qui me cherche des raisons, Ă  cause de mon absence de trois jours (L. DAUDET, Entremett., 1921, p. 81). Empl. pronom. rĂ©fl. indir. — (...) On ne te bat donc pas? — Si quelquefois (...). Mon pĂšre en est tout embĂȘtĂ©, et ils se cherchent des raisons avec ma mĂšre (VALLÈS, J. Vingtras, Enf., 1879, p. 175).
4. Constr. en loc. Satisfaction que l'on demande, que l'on obtient; réparation d'un tort.
a) Avoir raison de qqn. Vaincre sa rĂ©sistance; triompher de lui au cours d'une lutte (avec ou sans violence physique) ou dans le cadre d'une compĂ©tition. Ah! la Providence me prĂ©pare une vieillesse bien triste, entre l'ingratitude et la rĂ©volte de tous les miens... Du reste, mes petits amis, il ne faudrait pas croire que vous aurez raison de moi par des moyens pareils (MIOMANDRE, Écrit sur eau, 1908, p. 188). [Le lieutenant:] Ça chauffe, et bien. Les Franzoses rĂ©sistent avec courage, mais les nĂŽtres en auront raison (L. DAUDET, Ciel de feu, 1934, p. 186):
‱ 15. Il eut beau danser et regarder de travers, ainsi qu'on le disait, Polycarpe Balandrin de Lyon [un lutteur] ne fut pas assez grand pour avoir raison du « petit crapaud d'Espagne », qui le battit en un clin d'Ɠil et fit ensuite mordre coup sur coup la poussiĂšre aux trois autres furibonds: Simplice AgnĂ©, Kapdal et l'Anglais Hill, encore intacts.
CLADEL, Ompdrailles, 1879, p. 65.
— Au fig. Avoir raison d'un caprice, de la routine. J'aime et j'admire au delĂ  de toute expression les personnes qui, par leur esprit d'Ă -propos (...) ont raison de la bĂȘtise des choses et de la mĂ©chancetĂ© des hommes (COURTELINE, Client sĂ©r., Ami des lois, 1894, p. 201). Personne n'a jamais eu raison de la terreur d'un enfant (BERNANOS, M. Ouine, 1943, p. 1452).
— Vieilli. Avoir raison d'une offense. En obtenir rĂ©paration (par un duel). Francisque lui montrant un ordre: L'ordre est signĂ© par elle [la vice-reine] de vous tenir chez vous jusqu'Ă  l'heure oĂč le secrĂ©taire pourra vous parler. Mes gens sont en bas qui attendent. Lopez: J'aurai raison d'une telle offense; je vous suis (LEMERCIER, Pinto, 1800, III, 13, p. 101).
— [Le suj. dĂ©signe une chose] Ce fut la faim et la nĂ©vrose, qui finalement eurent raison de ce brave garçon (VERLAINE, ƒuvres compl., t. 4, L. Leclercq, 1886, p. 153). Son indiffĂ©rence a eu raison de moi et peut-ĂȘtre de mon amour (J. BOUSQUET, Trad. du sil., 1936, p. 202).
♩ P. anal. [L'obj. dĂ©signe une chose] Venir Ă  bout de quelque chose. L'air vif de la nuit, quelques ablutions Ă  la pompe de la cour eurent vite raison de ce petit malaise (A. DAUDET, Nabab, 1877, p. 27). Le bois est un des matĂ©riaux qui rĂ©siste le moins Ă  l'injure du temps. L'eau, le feu, les transports ont eu vite raison des rares spĂ©cimens [de mobilier français du haut moyen Ăąge] qui auraient pu nous parvenir (VIAUX, Meuble Fr., 1962, p. 31).
b) Vieilli
) Demander raison Ă  qqn ou de qqc. Ă  qqn. Demander rĂ©paration d'un affront, d'une insulte, d'une lĂąchetĂ©, autrefois par les armes. Ce n'est pas Ă  vous, homme de soixante-sept ans, que je demanderai raison des insultes faites Ă  mademoiselle MirouĂ«t, mais Ă  votre fils (BALZAC, U. MirouĂ«t, 1841, p. 231). Vous avez devant vous le capitaine FrĂ©mizon des troupes coloniales! Au nom de mes camarades et des passagers de ce bateau justement indignĂ©s par votre inqualifiable conduite, j'ai l'honneur de vous demander raison! (CÉLINE, Voyage, 1932, p. 149). [Par recoupement de supra II A 2] Demander l'explication, le motif d'une conduite, d'un acte. Vous pensiez trouver votre belle-mĂšre ici (...) mais elle nous a abandonnĂ©s, ainsi que votre pĂšre, et je vais leur en demander raison (AUGIER, Fils Giboyer, 1862, p. 73).
♩ Rendre raison Ă  qqn. RĂ©parer une offense par le duel. Monsieur, vous ĂȘtes un insolent, et vous me rendrez raison (STENDHAL, L. Leuwen, t. 3, 1835, p. 126).
) Faire raison à qqn ou de qqc. à qqn. Réparer une offense ou un préjudice. On alla se battre (...) trois contre trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Masence Gilet fßt raison à lui seul aux officiers (BALZAC, Rabouill., 1842, p. 374). V. apport ex. 5.
♩ Faire raison de qqn ou, p. anal., d'un animal. En venir Ă  bout; triompher de lui. Un loup ou un renard, les reins Ă  moitiĂ© cassĂ©s, montre aux chasseurs ses dents blanches et sa gueule noire: les chiens font raison du blessĂ© (CHATEAUBR., Voy. AmĂ©r. et Ital., t. 1, 1827, p. 220).
♩ Se faire raison (soi-mĂȘme). Se faire justice par sa propre autoritĂ©. Il n'est pas permis de se faire raison soi-mĂȘme (Ac.).
♩ Faire raison (Ă  qqn d'une santĂ© qu'il a portĂ©e). Lever son verre et boire Ă  la santĂ© de celui qui vient de boire Ă  la vĂŽtre. Du bras droit il me faisait raison des santĂ©s que je portais Ă  sa famille (RABAN, MARCO SAINT-HILAIRE, MĂ©m. forçat, t. 1, 1828-29, p. 93). Vous ne refuserez pas de me faire raison encore une fois, dit-il en versant encore Ă  boire et en forçant le crĂ©ancier Ă  trinquer avec lui (MURGER, ScĂšnes vie boh., 1851, p. 240).
B. — 1. Synon. de compte.
a) Livre de raison. V. livre1 III A 1 b.
b) DROIT
) Vieilli. Part d'un associĂ© dans une sociĂ©tĂ© commerciale. Synon. intĂ©rĂȘt. Sa raison est d'un tiers, d'un cinquiĂšme (Ac.).
) Raison sociale. Nom d'une sociĂ©tĂ© constituĂ©, dans le cas d'une sociĂ©tĂ© de personnes, des noms des associĂ©s personnellement responsables ou du nom de quelques-uns ou d'un de ces associĂ©s suivi(s) de la mention et Cie, et sous lequel sont souscrits les engagements sociaux et professionnels de la sociĂ©tĂ©. Une fabrique est placĂ©e sous une raison sociale; une sociĂ©tĂ© change de raison sociale. Son nom [de BeauchĂȘne] ne figurait plus dans la raison sociale, il avait cĂ©dĂ© son dernier lambeau de propriĂ©tĂ© (ZOLA, FĂ©conditĂ©, 1899, p. 701):
‱ 16. Rien n'est changĂ© en revanche [au cours d'une nationalisation] Ă  l'apparence juridique des grandes banques de dĂ©pĂŽt ou des compagnies d'assurances; ces sociĂ©tĂ©s continuent Ă  vivre sous leur raison sociale. Mais tout se passe comme si tous leurs actionnaires s'en Ă©taient retirĂ©s, cĂ©dant leurs titres Ă  un tiers.
CHENOT, Entr. national., 1956, p. 25.
— P. ext., lang. cour. Nom d'une sociĂ©tĂ© quelle que soit la forme juridique de celle-ci. Synon. vieilli raison de commerce. À cĂŽtĂ© de votre nom, il faut un autre nom Ă©galement populaire; Samazelle est en train de monter en flĂšche, demain tout le monde parlera de lui: Henri Perron et Jean-Pierre Samazelle, ça c'est une raison sociale (BEAUVOIR, Mandarins, 1954, p. 236).
— Vieilli. Raison de commerce. Synon. de raison sociale. Ne vous avait-il pas rĂ©glĂ© votre crĂ©ance en billets signĂ©s de la raison de commerce en faillite (...)? (BALZAC, Gobseck, 1830, p. 388). Prenez par exemple une des collaborations les plus heureuses et les plus fertiles de ce temps-ci: celle de MM. Meilhac et HalĂ©vy. Longtemps ce dernier nom nous a fait l'effet du « et Cie » des raisons de commerce (A. DAUDET, Crit. dram., 1897, p. 181).
) Au plur. Synon. de titres, parts, droits. CĂ©der ses droits, noms, raisons et actions; ĂȘtre subrogĂ© aux droits, noms, raisons et actions de quelqu'un (Ac.).
2. a) MATH. Rapport existant entre une quantité et une autre. Le rapport des unités entre elles est ce que nous appellerons la Raison de la série (PROUDHON, Créat. ordre, 1843, p. 188):
‱ 17. L'homme avoit (...), dĂšs son origine, une connoissance des deux termes extrĂȘmes de l'univers, Dieu et l'homme, la cause et l'effet. Mais pour Ă©tablir entre eux une proportion qui fĂ»t le fondement de l'ordre gĂ©nĂ©ral et particulier, il falloit un terme moyen, rapport ou raison [it. dans le texte] entre les deux autres...
BONALD, LĂ©gisl. primit., t. 1, 1802, p. 283.
— En partic. Raison (d'une progression arithmĂ©tique ou gĂ©omĂ©trique). Nombre constant qu'il faut ajouter (progression arithmĂ©tique) ou par lequel il faut multiplier (progression gĂ©omĂ©trique) un nombre quelconque pour obtenir le suivant. Dans le cas qui nous occupe, nous porterons, Ă  intervalles Ă©quidistants, les chiffres 2, 7, 28, 112, qui sont en progression gĂ©omĂ©trique de raison 4 (CLÉRET DE LANGAVANT, Ciments et bĂ©tons, 1953, p. 52). La progression [arithmĂ©tique] est croissante si la raison est positive, elle est dĂ©croissante si la raison est nĂ©gative (C. LEBOSSÉ, C. HÉMERY, AlgĂšbre et Analyse, Classes terminales C, D et T, 1967, p. 275).
— Locutions
♩ En raison + adj. La loi de 1827 Ă©tablissait deux sortes de taxes [postales] progressives: 1. celle dont la progression avait lieu en raison combinĂ©e de la distance et du poids (...); 2. celle dont la progression avait lieu seulement en raison du poids (PRADELLE, Serv. P.T.T. Fr., 1903, p. 48).
En partic. En raison directe de + compl. prĂ©p. [Exprime que deux quantitĂ©s varient dans la mĂȘme proportion] L'effet d'une force donnĂ©e sur une masse donnĂ©e, est en raison directe de la force et en raison inverse de la masse (LAGRANGE, Fonctions analyt., 1797, p. 238). V. inverse I B 3 ex. de Cl. Bernard. En raison inverse de + compl. prĂ©p.
P. ext., lang. cour. En raison directe ou inverse de + compl. prép. [Indique que deux choses varient en proportion directe ou inverse] La beauté [d'un livre d'art] n'est jamais en raison directe de la rareté ou des dépenses engagées (Civilis. écr., 1939, p. 30-1). V. inverse I A ex. de Verne et de Teilhard de Chardin.
♩ (Segment divisĂ©) en moyenne et extrĂȘme raison. Segment divisĂ© en deux segments de maniĂšre que le rapport du segment entier sur le grand segment soit Ă©gal au rapport du plus grand sur le plus petit. De mĂȘme que la diagonale du carrĂ© est incommensurable au cĂŽtĂ©, un rapport comme la « section d'or » est arithmĂ©tiquement irrationnel; il s'agit de la proportion continue prĂ©sente dans le partage d'un segment en moyenne et extrĂȘme raison, telle que a/b = (a + b)/a (Encyclop. univ. t. 13 1972, p. 650). Ce serait un long chapitre Ă  ouvrir que de suivre depuis l'AntiquitĂ© le calcul de ces proportions « idĂ©ales », telle que cette « sectio divina », comme l'appelait Kepler (en moyenne et extrĂȘme raison) (HUYGHE, Dialog. avec visible, 1955, p. 84).
b) Lang. cour., loc. À raison de ou en raison de + subst. prĂ©cĂ©dĂ© d'un dĂ©term. Synon. de Ă  proportion de, en fonction de, suivant. On paya cet ouvrier Ă  raison de l'ouvrage qu'il avait fait (Ac.). Notre connaissance de ce qui sera (...) est en raison de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut (A. FRANCE, Pierre bl., 1905, p. 178):
‱ 18. ... dans certains repas [dans la GrĂšce antique], on en parcourait l'Ă©chelle [des vins] tout entiĂšre, et, au contraire de ce qui se passe aujourd'hui, les verres grandissaient en raison de la bontĂ© du vin qui y Ă©tait versĂ©.
BRILLAT-SAV., Physiol. goût, 1825, p. 263.
— En partic. [S'agissant d'une quantitĂ©, le plus souvent d'une somme d'argent] Synon. de sur la base de, en comptant et, en partic., au prix de. Il louerait toutes les fenĂȘtres [d'un immeuble, lors d'une cavalcade], ce qui, Ă  raison de trois francs, en moyenne, produirait un joli bĂ©nĂ©fice (FLAUB., Éduc. sent., t. 2, 1869, p. 147). Le son voyage en raison de 332 mĂštres par seconde (dans l'air, Ă  la tempĂ©rature de 0) (FLAMMARION, Astron. pop., 1880, p. 115). Cet enseignement intĂ©resse les Ă©lĂšves Ă  partir de l'Ăąge de 13 ans et pendant 4 ans Ă  raison de 150 heures par an (Encyclop. Ă©duc., 1960, p. 185).
Rem. L'usage de en raison de dans ce sens est exceptionnel.
Prononc. et Orth.:[]. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. Fin Xe s. « parole, langage, rĂ©cit » vera raizun (Passion, Ă©d. d'Arco Silvio Avalle, 1), en a. et m. fr.; I. A. 1. fin Xe s. « ce qui est conforme Ă  la justice, l'Ă©quité » de raizon « Ă  juste titre, Ă  bon droit » (ibid., 445); 1135 « ce qui revient Ă  quelqu'un, son droit » (Couronnement Louis, Ă©d. Y. G. Lepage, rĂ©daction AB, 2100); d'oĂč les expr. a) ca 1130 est resun que « il est juste que » (Lois de Guillaume, Ă©d. J. E. Matzke, 4); 1203 est bien raisons que (CHASTELLAIN DE COUCI, Chansons, Ă©d. A. Lerond, I, 2); 1450 c'est bien la raison que (Myst. vieux Testament, Ă©d. J. de Rothschild, 28179); b) 1532 contre raison (RABELAIS, Pantagruel, Ă©d. V. L. Saulnier, XVIII, ligne 9, p. 145: il a faict follement et contre raison de assaillir ainsi mon pays); 1604 contre toute raison (MONTCHRESTIEN, Les LacĂšnes, acte I ds TragĂ©dies, Ă©d. L. Petit de Julleville, p. 162); c) 1535 comme de raison « comme il est juste » (J. d'un bourgeois de Paris sous François Ier, Ă©d. V. L. Bourrilly, p. 378); d) 1549 plus que de raison (EST.); e) 1656 Ă  telle fin que de raison (SCARRON, LĂ©andre et HĂ©ro, 55 ds ƒuvres, Paris, J. F. Bastien, t. 7, p. 289); f) 1690, 4 janv. il n'y a point de raison « cela est sans mesure » (Mme DE SÉVIGNÉ, Corresp., Ă©d. R. DuchĂȘne, t. III, p. 800); g) 1694 dr. pour valoir ce que de raison (Ac.); 2. ca 1170 « ce qui est conforme Ă  la vĂ©ritĂ©, Ă  la rĂ©alité » avoir reison... de + inf. « ĂȘtre fondĂ© Ă  dire ou Ă  faire quelque chose » (CHRÉTIEN DE TROYES, Erec et Enide, Ă©d. M. Roques, 644); a) ca 1180 aveir tort... aveir raison (MARIE DE FRANCE, Fables, 88, 11 ds T.-L.); b) 1775 donner raison Ă  qqn (BEAUMARCHAIS, Barbier, II, 2); c) 1797 Ă  tort ou Ă  raison (SÉNAC DE MEILHAN, ÉmigrĂ©, p. 1585). B. 1. Ca 1170 « facultĂ© de bien juger » reisun entendre (MARIE DE FRANCE, Lais, Ă©d. J. Rychner, Equitan, 307); d'oĂč expr. a) 1544 mettre qqn Ă  la raison (BONAVENTURE DES PÉRIERS, Nlles rĂ©crĂ©ations, Ă©d. K. Kasprzyk, LII, p. 206); en partic. 1673 « rĂ©duire quelqu'un par la force » (HAUTEROCHE, Crisp. mĂ©d., I, 2 ds LITTRÉ); b) 1690 l'Ăąge de raison (BOSSUET, 8e Avert., 12, ibid. [1534, RABELAIS, Gargantua, Ă©d. R. Calder, XII, ligne 115, p. 92: tu as de raison plus que d'aage]); c) 1692 parler raison (BOUHOURS, Rem. nouv. sur la lang. fr., p. 63); 2. ca 1170 « intelligence discursive » (CHRÉTIEN DE TROYES, op. cit., 10); d'oĂč a) 1641 ĂȘtre de raison « qui n'existe que dans la pensĂ©e » (DESCARTES, RĂ©ponses aux 2es objections ds ƒuvres philos., Ă©d. F. AlquiĂ©, t. II, p. 557: Dieu [...] n'est qu'un Etre de raison); b) 1826 mariage de raison (SCRIBE, VARNER, Mariage raison, I, 10, p. 393: je contracterai un mariage de raison); 3. ca 1175 « la connaissance naturelle, ici opposĂ©e Ă  l'amour » (CHRÉTIEN DE TROYES, Chevalier Charrette, Ă©d. M. Roques, 365 et 371); apr. 1433 c'est contre Dieu et raison (JEAN REGNIER, Fortunes et adversitez, Le Livre de la prison, Ă©d. E. Droz, 4625, p. 162); en partic. 1665 « au XVIIIe s., les acquisitions de la philosophie des lumiĂšres » (SAINT-EVREMOND, Conversation marĂ©chal d'Hocquincourt avec P. Canaye [in GUERLAC] ds ROB.); 4. ca 1200 « rĂšgle de la pensĂ©e et de l'action humaine qui permet Ă  l'homme de rĂ©flĂ©chir, de connaĂźtre; bon sens » (Chanson Guillaume, Ă©d. J. Wathelet-Willem, 1479); d'oĂč expr. a) 1559 perdre la raison (GRÉVIN, La TrĂ©soriĂšre ds ThĂ©Ăątre compl. et poĂ©s. choisies, Ă©d. L. Pinvert, p. 110); b) 1796 recouvrer la raison (DUPUIS, Orig. cultes, p. 208); 5. ca 1210 « ensemble des principes directeurs de la pensĂ©e » vivre selonc reson (GUIOT, Bible, 49 ds GDF. Compl.); en partic. a) 1810 raison pure « chez Kant, tout ce qui dans la pensĂ©e ne rĂ©sulte pas de l'expĂ©rience » (STAËL, Allemagne, t. 4, p. 121); b) 1831 raison spĂ©culative (LAMENNAIS ds L'Avenir, p. 274); 6. 1677 « facultĂ© qui permet de saisir l'ĂȘtre vĂ©ritable des choses; l'absolu lui-mĂȘme » une raison premiĂšre et universelle (BOSS., Conn., V, 2 ds LITTRÉ). II. A. 1. Ca 1112 « cause, motif d'une action » par quel raisun (St Brendan, Ă©d. I. Short et B. Merrilees, 343); d'oĂč expr. a) ca 1170 sanz reisun (MARIE DE FRANCE, Lais, Ă©d. J. Rychner, Bisclavret, 208); 1647 avec raison (CORNEILLE, HĂ©raclius, I, 4, p. 337); b) 1527 par plus forte raison (ISAMBERT, Rec. gĂ©n. des anc. lois fr., t. 12, n ° 151, p. 301); 1580 Ă  plus forte raison (MONTAIGNE, Essais, Ă©d. Villey-Saulnier, II, III, p. 350); c) 1609 la raison d'estat (M. REGNIER, Satyres, XI, 27 ds ƒuvres compl., Ă©d. G. Raibaud, p. 131); d) 1789 il n'y a pas de raison pour (SIEYÈS, Tiers Ă©tat, p. 34); 1802 ce n'est pas une raison pour (BAUDRY DES LOZ., Voy. Louisiane, p. 23); e) 1792 raison de plus (FLORIAN, Fables, p. 199); 2. 1119 « ce qui rend compte de quelque chose, ce qui l'explique » (PHILIPPE DE THAON, Comput, 2203 ds T.-L.); d'oĂč expr. a) dĂ©b. XIIIe s. rendre raison [de qqc.] (RAOUL DE HOUDENC, Vengeance Raguidel, 1008 ds ƒuvres, Ă©d. M. Friedwagner, t. II, p. 31); b) 1661 faire raison de qqc. « donner l'explication de quelque chose » (MOLIÈRE, Les FĂącheux, II, 2, vers 331); c) av. 1755 se faire une raison (ST-SIM., 296, 42 ds LITTRÉ); d) 1829 raison d'ĂȘtre (COUSIN, Hist. philos. XVIIIe s., p. 553: elles ont leur raison d'ĂȘtre); 3. dĂ©b. XIIIe s. « argument, preuve qu'on avance » tantes bieles paroles et tantes bieles raisons (HENRI DE VALENCIENNES, Hist. de l'empereur Henri de Constantinople, Ă©d. J. Longnon, 692, p. 120); d'oĂč expr. a) 1732 entrer dans les raisons de qqn (LESAGE, Guzm. d'Alf., IV, 7 ds LITTRÉ); b) 1811 comparaison n'est pas raison (JOUY, Hermite, t. 1, p. 302); c) 1813 avoir des raisons avec qqn (J.-F. ROLLAND, Dict. mauv. lang., p. 115); 4. apr. 1433 « satisfaction que l'on rĂ©clame, que l'on obtient » a) faire raison et justice Ă  qqn (JEAN REGNIER, op. cit., 1re requĂȘte au duc de Bourgogne, 132, p. 174); 1604 pronom. se faire raison de qqn (MONTCHRESTIEN, David, acte III ds TragĂ©dies, Ă©d. L. Petit de Julleville, p. 218); b) 1544 avoir la raison de qqn (BONAVENTURE DES PÉRIERS, op. cit., LXXVIII, p. 277); 1819 avoir raison de qqn (COURIER, Lettres Fr. et Ital., p. 887); c) 1580 avoir raison d'une offense (MONTAIGNE, op. cit., I, XXIII, p. 118); d) 1580 demander raison de qqc. (ID., ibid., I, IX, p. 37); e) 1629 tirer sa raison de qqc. « se venger » (CORNEILLE, MĂ©lite, II, 3, vers 491). B. 1. Ca 1200 « compte » (JEAN BODEL, Jeu St Nicolas, Ă©d. A. Henry, 811 [mil. XIIe s. « taxe due » Jeu Adam, Ă©d. W. Noomen, 711]); 1290 livre des Raisons (Charta [...] inter Probat. Hist. Sabol. pag. 346 ds DU CANGE, s.v. ratiocinium); 1551 livre de raison (COTEREAU, trad. COLUMELLE, I, 8 ds HUG.); 2. 1637 « rapport existant entre deux quantitĂ©s » (DESCARTES, Lettre Ă  Huygens, 5 oct. ds ƒuvres et Lettres, Ă©d. A. Bridoux, p. 977: Ă  cause que les circonfĂ©rences ont mĂȘme raison entre elles que les diamĂštres); d'oĂč expr. a) 1734 en raison inverse (VOLTAIRE, Lett. philos., XV ds ROB., s.v. inverse); b) 1805 en raison directe de (CUVIER, Anat. comp., t. 2, p. 447); c) 1834 en moyenne et extrĂȘme raison (ds CLARIS, Éc. polytechn., p. 263); d) 1840 la raison d'une progression (PROUDHON, PropriĂ©tĂ©, p. 246: la progression arithmĂ©tique dont la raison est 3); 3. 1675 « part de chaque associĂ© dans une sociĂ©tĂ© commerciale » la raison de la sociĂ©tĂ© (J. SAVARY, Le Parfait nĂ©gociant, t. 1, chap. XL, p. 350); 1789 raison de commerce (BEAUMARCHAIS, Époques, p. 89); 1807 raison sociale (Code de comm., Paris, livre premier, p. 5). III. Loc. 1. a) 1466 loc. prĂ©p. Ă  la raison de « sur la base de » (JEAN DE BUEIL, Jouvencel, Ă©d. L. Lecestre, t. 2, p. 190); cf. 1534 a raison de cent sols (ISAMBERT, op. cit., n ° 199, p. 385); b) 1514 id. a raison de quoy « Ă  cause de » (Le Grand coutumier de Fr. de 1514, publ. par E. Laboulaye et R. Dareste, Paris, 1868, p. 239); 2. 1546 loc. conj. pour cette raison que (RABELAIS, Tiers Livre, Ă©d. M. A. Screech, XX, ligne 41, p. 146); 3. a) 1748 loc. prĂ©p. en raison de « Ă  proportion de » (MONTESQUIEU, Esprit des lois, VII, 1, Ă©d. J. Brethe de La Gressaye, t. I, p. 180); b) 1797 id. « Ă  cause de » (SÉNAC DE MEILHAN, ÉmigrĂ©, p. 1576: en raison de sa sensibilitĂ©). Du lat. rationem, acc. de ratio, propr. « calcul, compte » d'oĂč le sens B 1 livre de raison « livre de compte » usuel jusqu'au XVIe s.; Ă  partir du sens du lat. class. « justification, argument qui justifie une action » se dĂ©veloppe celui de « dispute, discussion » (testament de 615 ds FEW t. 10, p. 113b) d'oĂč enfin « parole, discours » att. en fr. dĂšs la fin du Xe s. (supra), sens qui s'est maintenu jusqu'au XVIe s. bien qu'en France, le lat. mĂ©diĂ©v. ne soit pas att. (mais au Xe s. chez Hrotsvitha, v. FEW loc. cit. et FLASCHE, Die begriffliche Entwicklung des Wortes ratio... ds Leipz. Stud. t. 10, p. 57); du sens de « argument, preuve, justification » on arrive Ă  celui de « ce qui est de droit, d'Ă©quité », au VIe s. Leges Burgundionum, 163, 4 (FEW t. 10, p. 114a, v. aussi FLASCHE, op. cit., p. 31); de mĂȘme, Ă  partir du sens de « argument » on trouve dĂ©jĂ  en lat. class. (CICÉRON, Pro Murena, 17, 36) celui de « point de vue acceptable, explication d'un phĂ©nomĂšne », distinguant par lĂ  ratio de causa « cause rĂ©elle »; la philos. mĂ©diĂ©v. confondant ces deux concepts, cette distinction se perd au Moy. Âge et c'est Ă  la Renaissance, Ă  la faveur de l'empr. de cause que raison retrouve le sens utilisĂ© par CicĂ©ron; enfin le lat. class. connaĂźt aussi le sens de « facultĂ© de connaĂźtre le vrai », dĂ» au double sens du gr. « compte; facultĂ© de connaĂźtre ». On retrouve ce mĂȘme dĂ©veloppement de sens dans les autres lang. rom., v. FEW t. 10, p. 114b. FrĂ©q. abs. littĂ©r.:31 296. FrĂ©q. rel. littĂ©r.:XIXe s.: a) 46 699, b) 37 827; XXe s.: a) 41 213, b) 48 197. Bbg. BLOOMBERG (E.). Ét. sĂ©m. du mot raison chez Pascal. Orbis Litterarum. 1973, t. 28, pp. 124-137. — FLASCHE (H.). Die begriffliche Entwicklung des Wortes ratio ... Leipzig, 1936, 275 p.; Das Wort raison im 16 Jahrht. Z. rom. Philol. 1964, t. 80, pp. 291-315. — FRANÇOIS (C.). Raison et dĂ©raison ds le thĂ©Ăątre de P. Corneille. York, 1980, 180 p. — HOFFMANN (P.). De qq. anomalies ds l'emploi des concepts de raison et de nature ds les livres XV et XVI de l'Esprit des lois de Montesquieu. Ét. sur le XVIIIe s. Strasbourg, 1980, pp. 41-64. — MERK (G.). L'Étymol. de race. Trav. Ling. Litt. Strasbourg. 1969, t. 7, n ° 1, pp. 177-188; Mots fantĂŽmes ou obscurs. R. Ling. rom. 1980, t. 44, p. 298. — MERK Lat. -tione 1982 [1978], pp. 146-151, 1359-1360. — RAUHUT (F.). Die Bezeichnungen der Ratio im Zeitalter der frz. Klassik in soziologischer Beleuchtung. In: [MĂ©l. Wandruszka (M.)]. TĂŒbingen, 1971, pp. 270-279. — SCKOMM. 1933, pp. 88-89. — VERNAY (H.). Autour du mot raison au 16e s. Z. rom. Philol. 1964, t. 80, pp. 316-326.

raison [ʀɛzɔ̃] n. f.
ÉTYM. 980, Passion du Christ, au sens III.; les autres acceptions apparaissent au dĂ©b. du XIIe; du lat. rationem, accusatif de ratio « calcul, compte; systĂšme, procĂ©dĂ© », et, par ext. « facultĂ© de calculer, de raisonner; explication, thĂ©orie » (de reor « calculer »), mot employĂ© pour traduire le grec logos, Ă  la fois « raison » et « langage ».
❖
———
I CapacitĂ© de jugement par laquelle l'homme est capable d'organiser, de systĂ©matiser sa connaissance et sa conduite, d'Ă©tablir des rapports vrais avec le monde. — Dans certaines thĂ©ories, systĂšme de principes qui dirigent l'activitĂ© de l'esprit et forment une rĂšgle, un modĂšle idĂ©al de connaissance et d'action. — REM. À la diffĂ©rence d'intelligence et de pensĂ©e, raison a gĂ©nĂ©ralement une valeur normative et universelle. Le mot ne s'emploie pas dans la langue de la psychologie. ⇒ Intelligence (I., rem.). — Relatif Ă  la raison. ⇒ Rationnel. || Doctrines, attitudes philosophiques concernant la raison. ⇒ Rationalisme. || ThĂ©ories biologique, pragmatiste, sociologique
 de la raison (→ ci-dessous, A., 2.).
1 Raison, selon qu'on envisage surtout, soit le caractĂšre analytique de ses opĂ©rations, soit la clartĂ© certaine de ses assertions, s'applique tantĂŽt Ă  la facultĂ© essentiellement discursive, qui, capable d'organiser des expĂ©riences ou des preuves, Ă©tablit ses dĂ©monstrations; — tantĂŽt Ă  la facultĂ© d'affirmer l'absolu, de connaĂźtre et pour ainsi dire de capter l'ĂȘtre tel qu'il est, et de fournir les principes, d'atteindre les vĂ©ritĂ©s nĂ©cessaires et suffisantes Ă  la pensĂ©e et Ă  la vie. Dans le premier sens, la raison est un simple instrument (« un instrument universel », disait Descartes) pour servir, aider ou mimer l'Ɠuvre d'une facultĂ© plus haute d'intuition; dans le second sens, elle prend le premier rĂŽle; elle prĂ©tend, plus ou moins dĂ©libĂ©rĂ©ment, attribuer une valeur rĂ©aliste au travail discursif de l'esprit, et restituer le rĂ©el Ă  l'aide des fragments artificiels de l'analyse.
M. Blondel, in Lalande, Voc. de la philosophie, art. Raison.
A
1 La facultĂ© pensante et son fonctionnement, chez l'homme; ce qui permet Ă  l'homme de connaĂźtre, juger et agir, conformĂ©ment Ă  des principes (considĂ©rĂ©s comme plus ou moins stables), mais sans prĂ©juger la valeur de cette connaissance ou de cette action. SpĂ©cialt. La pensĂ©e discursive. ⇒ ComprĂ©hension, connaissance, entendement, esprit; intelligence, pensĂ©e; fig. cerveau, cervelle
 || « Je suis une chose qui pense, c'est-Ă -dire un esprit (cit. 39), un entendement ou une raison » (Descartes). || « Discours de la mĂ©thode pour bien conduire sa raison
 ». || La raison, propre de l'homme (→ Animal, cit. 18; bĂȘte, cit. 3, Descartes; gĂ©nĂ©raliser, cit. 3, Voltaire). || Être douĂ© de raison. ⇒ Raisonnable. || L'instinct (cit. 9 et 12) et la raison. — Par ext. || L'instinct, raison des bĂȘtes (→ Intelligence, cit. 8, Voltaire). — L'activitĂ© de la raison. ⇒ Raisonnement, raisonner; comprendre, connaĂźtre, penser; dĂ©ductif, dĂ©duction, dĂ©monstration, jugement, logique (cit. 1 et 2). || Les lois, les principes, les rĂšgles de la raison (→ ci-dessous, 2.). || Les opĂ©rations (cit. 1) de la raison.
2 Ainsi, loin que la véritable raison de l'homme se forme indépendamment du corps, c'est la bonne constitution du corps qui rend les opérations de l'esprit faciles et sûres.
Rousseau, Émile, II.
3 Que nos thĂ©ories scientifiques soient liĂ©es aux rĂšgles de fonctionnement de notre esprit, Ă  la structure de notre raison, aux concepts dont nous disposons, c'est certainement un point dont aucun savant douĂ© d'un esprit tant soit peu critique n'a naturellement jamais pu faire entiĂšrement abstraction (
)
L. de Broglie, Physique et Microphysique, p. 130.
♩ ☑ Loc. Raison raisonnante. — Être de raison. ⇒ 2. Être (cit. 31 et 32); entitĂ©. — L'abstraction, opposĂ©e au rĂ©el, au concret (→ Langage, cit. 30). — La spĂ©culation dĂ©sintĂ©ressĂ©e, opposĂ©e aux activitĂ©s pratiques (→ Immoralisme, cit. 2).
2 (Dans un sens normatif.). La facultĂ© de penser, considĂ©rĂ©e d'un point de vue gĂ©nĂ©ral et abstrait, en tant qu'elle permet Ă  l'homme « de bien juger (cit. 31, Descartes) et de distinguer le vrai du faux », et d'appliquer ce jugement Ă  l'action. ⇒ Discernement, jugement, sagesse, sens (bon sens).
a Didact., philos. || « L'intelligence (cit. 9, Comte), principal attribut pratique de la raison ». || La philosophie (cit. 3), application de la raison aux diffĂ©rents objets. ⇒ Philosophie, science. || Les lumiĂšres (cit. 21) de la raison. || Raison et morale. || Justice et bontĂ© (cit. 4), « affections de l'Ăąme Ă©clairĂ©e par la raison ». || Le droit (3. Droit, cit. 32, Bossuet) n'est autre chose que la raison mĂȘme (→ aussi 1. Loi, cit. 49). — L'exercice de la raison, les lois, les principes, les rĂšgles de la raison. ⇒ Loi, principe. — La raison, considĂ©rĂ©e comme modĂšle pour la pensĂ©e et comme instrument de connaissance (Descartes), comme une valeur conventionnelle incarnĂ©e dans le langage, dans la logique (ValĂ©ry; → ci-dessous, cit. Bergson), comme prise de conscience d'un rapport entre la vĂ©ritĂ© objective et l'Esprit (Hegel), etc. (→ ci-dessous, les sens 5, 6 et 7).
4 (
) il est certain que la raison des hommes ne s'Ă©tend pas si loin que la vĂ©ritĂ© des choses (
)
Guez de Balzac, Lettres, 14, in Littré.
5 L'entendement (
) en tant qu'il invente et qu'il pénÚtre, il s'appelle esprit; en tant qu'il juge et qu'il dirige au vrai et au bien, il s'appelle raison et jugement.
Bossuet, Traité de la connaissance de Dieu, I, VII.
6 (
) je ne sache point de qualitĂ©s que celles-ci qui servent Ă  la perfection de l'esprit : car pour la raison ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distingue des bĂȘtes, je veux croire qu'elle est tout entiĂšre en un chacun, et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes (
)
Descartes, Discours de la méthode, I.
7 Ce que dans l'homme nous appelons la raison n'est point un don inné, primitif et persistant, mais une acquisition tardive et un composé fragile.
Taine, les Origines de la France contemporaine, II, t. II, p. 56 (→ ci-dessous, 6., le sens philosophique).
8 (
) les mots ont un sens dĂ©fini, une valeur conventionnelle relativement fixe; ils ne peuvent exprimer le nouveau que comme un rĂ©arrangement de l'ancien. On appelle couramment et peut-ĂȘtre imprudemment « raison » cette logique conservatrice qui rĂ©git la pensĂ©e en commun : conversation ressemble beaucoup Ă  conservation.
H. Bergson, la Pensée et le Mouvant, p. 89.
9 Il y a des choses qu'il faut bien accepter sans les comprendre; en ce sens, nul ne vit sans religion. L'Univers est un fait; il faut ici que la raison s'incline (
)
Alain, Propos, 1er avr. 1908, Aimer ce qui existe.
10 Il y a toujours eu des hommes pour dĂ©fendre les droits de l'irrationnel. La tradition de ce qu'on peut appeler la pensĂ©e humiliĂ©e n'a jamais cessĂ© d'ĂȘtre vivante (
) Mais jamais peut-ĂȘtre en aucun temps comme le nĂŽtre, l'attaque contre la raison n'a Ă©tĂ© plus vive.
Camus, le Mythe de Sisyphe, p. 39.
♩ SpĂ©cialt. || La raison intuitive (noĂȘsis) et la raison discursive (dianoia), dans la philosophie antique (⇒ Conscience, intuition).
♩ Abaisser, humilier la raison (→ aussi AbĂȘtir, cit. 2). || La foi et la raison (→ Inculquer, cit. 6). || Le culte de la raison (→ ci-dessous, 5., spĂ©cialt). || Le besoin qu'a l'homme de croire (cit. 55) en sa raison.
♩ Vieilli. || La raison, facultĂ© de se conduire suivant les valeurs morales (→ ci-dessous, la Raison pratique de Kant). || L'Être suprĂȘme nous a donnĂ© la raison pour connaĂźtre ce qui est bien. ⇒ Bien, n. m. (→ GrĂące, cit. 25).
11 (
) c'est la raison éclairée par le flambeau de la philosophie, qui nous montre ce point fixe dont j'ai parlé; ce point duquel on peut partir pour connaßtre le juste et l'injuste, le bien et le mal moral.
La Mettrie, Discours préliminaire, in Textes choisis, p. 60.
b Cour. (⇒ Raisonnable). Bon sens, sagesse pour penser sainement et se bien conduire. ⇒ Discernement, entendement, judiciaire (n. f., vx), jugement, justesse (d'esprit), sagesse, sens, tĂȘte. || La droite raison (→ 1. Droit, cit. 23). || « Le droit chemin de la raison » (→ Cabrer, cit. 8). || « La parfaite raison fuit toute extrĂ©mitĂ© » (cit. 14). || La mesure et la raison françaises (→ 1. Étranger, cit. 6). || Chez les Français, le raisonnement tue la raison (→ Esprit, cit. 96, Balzac). — Fig. || Les prĂ©jugĂ©s sont la raison des sots (→ Conclure, cit. 10), leur tiennent lieu de raison.
12 Et ne devez-vous pas me passer un peu de morale en faveur de ma gaieté, comme on passe aux Français un peu de folie en faveur de leur raison ?
Beaumarchais, le Mariage de Figaro, Préface.
13 Un gouvernement serait parfait s'il pouvait mettre autant de raison dans la force que de force dans la raison.
Rivarol, Notes, pensées et maximes, t. I, p. 24.
14 La raison habite rarement les Ăąmes communes et bien plus rarement encore les grands esprits.
France, le Petit Pierre, XXXIII.
♩ ConformitĂ© Ă  la raison (d'un jugement, d'une opinion
). ⇒ Bien-fondĂ©, justesse, rectitude. || Conforme Ă  la raison. ⇒ Juste, lĂ©gitime, raisonnable, rationnel, sain, sensĂ©. || Contraire Ă  la raison. ⇒ Absurde, dĂ©raisonnable, fou, insane, insensĂ©, irraisonnĂ©, irrationnel. || Il serait contre la raison que
 (→ 2. FlĂ©trir, cit. 2). — ☑ Loc. Vieilli. Contre toute raison : d'une maniĂšre excessive, anormale
 ☑ Un outrage Ă  la raison, outrager la raison.
♩ ☑ Faire valoir, employer la raison : persuader au lieu d'employer l'argument d'autoritĂ© (cit. 4 et 12). — ☑ Ramener qqn Ă  la raison, Ă  une attitude raisonnable (→ DĂ©piter, cit. 4). — ☑ (Mil. XVIIe). Mettre qqn Ă  la raison, se mettre Ă  la raison : rendre, devenir plus raisonnable. — Par ext. ☑ Mettre qqn Ă  la raison : rĂ©duire (qqn) par la force (→ Malheur, cit. 20, La Fontaine).
15 (
) Jean s'en alla, pendant qu'Élodie, de sa voix blanche de vierge, disait que, si son papa faisait le mĂ©chant, elle se chargeait de le mettre Ă  la raison.
Zola, la Terre, V, V.
♩ Consulter (cit. 9 et 10) la raison, sa raison. || Soumettre au jugement de la raison. ⇒ Juger. || Peser Ă  la balance (cit. 10) de la raison. || Les conseils, la voix de la raison. || Appel Ă  la raison. || La raison nous commande plus impĂ©rieusement qu'un maĂźtre (→ DĂ©sobĂ©ir, cit. 2). || Suivre la raison. || Des sottises que ma raison dĂ©sapprouvait (cit. 3). — Renoncer Ă  suivre la raison. || Abdiquer sa raison (→ Plier, cit. 19). || Ne laisser ployer (cit. 9) ni sa raison ni sa probitĂ©.
16 Quoi ? j'Ă©touffe en mon cƓur la raison qui m'Ă©claire (
)
Racine, Andromaque, V, 4.
17 L'homme libre est celui qui ne craint pas d'aller jusqu'au bout de sa raison.
J. Renard, Journal, 1901.
♩ La raison, facultĂ© qui se dĂ©veloppe le plus tard (→ Difficilement, cit. 2, Rousseau). || La marche de la raison dans l'enfance (→ PrĂ©senter, cit. 7). || CroĂźtre en raison et en force. — ☑ Loc. (1690). Âge de raison : Ăąge auquel on considĂšre que l'enfant a l'essentiel de la raison, aux environs de sa septiĂšme annĂ©e (→ Faire, cit. 62; idĂ©e, cit. 5). || SitĂŽt que l'homme est en Ăąge de raison (→ MaĂźtre, cit. 33).
18 (
) tu es restĂ© un vieil Ă©tudiant irresponsable (
) Tu as l'Ăąge de raison, Mathieu, tu as l'Ăąge de raison ou tu devrais l'avoir (
) — Bah ! dit Mathieu, ton Ăąge de raison, c'est l'Ăąge de la rĂ©signation, je n'y tiens pas du tout.
Sartre, l'Âge de raison, p. 115.
♩ Une maturitĂ© (cit. 6) de raison. — Allus. littĂ©r. || « Et puis est revenu, plein d'usage et raison » (→ Âge, cit. 2).
c (OpposĂ© Ă  instinct, intuition). || La raison : facultĂ© de connaĂźtre, de raisonner selon des lois, par opposition aux autres moyens de connaissance. — REM. Raison est pris ici au sens de « raison discursive », et exclut l'intuition. — La raison et l'instinct (cit. 9, 31 et 32), et la nature (cit. 58). || La raison opposĂ©e au cƓur, chez Pascal. ⇒ CƓur (cit. 143, 161 et 162). || Raison et intuition.
♩ La raison, opposĂ©e Ă  la pensĂ©e irrationnelle, notamment dans le domaine de la crĂ©ation. || Raison et fantaisie, et imagination. ⇒ Imagination (cit. 11). || La raison et l'irrationnel, le rĂȘve, la folie (fig.; cit. 12, 18 et 19). || Se rĂ©volter contre la raison (au nom de l'inconscient). → Gratuit, cit. 9. — Place de la raison dans la littĂ©rature classique. || « Aimez donc la raison » (→ Écrit, cit. 3, Boileau). || Le romantisme, le surrĂ©alisme rĂ©duisent le rĂŽle de la raison.
19 Notre pùle raison nous cache l'infini !
Rimbaud, Poésies, V, III.
♩ (OpposĂ© Ă  sentiment). || La raison, rĂ©glant et ordonnant le comportement humain. || La raison et le cƓur (cit. 152, 153 et 157). || La raison et la passion. → aussi ArrĂȘter, cit. 20; cĂ©der, cit. 13; dĂ©montrer, cit. 1; frein, cit. 6; homme, cit. 20. || « Les passions (cit. 8, Vauvenargues) ont appris aux hommes la raison ». || La raison et le sentiment (→ Mesquin, cit. 4). || « Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments » (→ AutoritĂ©, cit. 37, Corneille). || La raison et l'amour (cit. 44, Pascal). — ☑ Loc. Mariage (cit. 18 et 19) de raison (opposĂ© Ă  mariage d'amour), rĂ©glĂ© par les convenances sociales ou l'intĂ©rĂȘt et non par les sentiments. || La raison et l'humeur (cit. 4; cit. 22) et l'impulsion (cit. 13), et le tempĂ©rament, et le caractĂšre. || Raison et dĂ©sir. || Raison et sens (→ Gouvernail, cit. 5). || « Ces surprises des sens que la raison surmonte » (→ Assaut, cit. 5, Corneille).
20 Il est vrai : ma raison me le dit chaque jour;
Mais la raison n'est pas ce qui rĂšgle l'amour.
MoliÚre, le Misanthrope, I, 1.
21 Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos passions; et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que c'est un malade empoisonné par son médecin.
Chamfort, Maximes, « Sur les sentiments », XLI.
22 Les grandes pensées viennent de la raison !
LautrĂ©amont, PoĂ©sies, II, p. 285 (allusion Ă  la phrase de Vauvenargues, → CƓur, cit. 151).
23 Enfin on se pĂ©nĂštre prĂšs d'elle (la femme) de cette idĂ©e que les rĂȘves du sentiment et les ombres de la foi sont invincibles, et que ce n'est pas la raison qui gouverne les hommes.
France, le Jardin d'Épicure, p. 39.
24 Mon cƓur, si ma raison lui donne tort de battre, c'est à lui que je donne raison.
Gide, les Nouvelles nourritures, p. 208.
25 Il faut admettre que si le cƓur a ses raisons que la raison ne connaüt pas, c'est que celle-ci est moins raisonnable que notre cƓur.
R. Radiguet, le Diable au corps, p. 123.
26 Qu'on ne reproche point un trĂ©pas de fantaisie Ă  ce souverain qui avait eu une naissance de raison, qui avait fait un mariage, un divorce, un remariage de raison et des enfants par raison d'État. Il s'est rattrapĂ© sur le dernier article, le seul qui lui restĂąt pour se divertir.
A. Arnoux, Suite variée, Le fauteuil, p. 235.
3 Les facultĂ©s intellectuelles d'une personne (la raison de quelqu'un, sa raison), considĂ©rĂ©es quant Ă  leur Ă©tat actuel, Ă  leur fonctionnement. || Une raison claire, lucide, lumineuse. || Obscurcir les lumiĂšres de sa raison. ⇒ Aveugler (→ Épreuve, cit. 16). || Raison vacillante, obscurcie. ⇒ Aveuglement, dĂ©raison, dĂ©raisonner, Ă©garement, Ă©garer (cit. 8 et 16). || Ma raison chancelle (→ Incertain, cit. 16), s'Ă©gare (→ Poison, cit. 3). || Sa raison s'est altĂ©rĂ©e (→ Fixe, cit. 9). ⇒ aussi Fou (cit. 27). || Sa raison sommeillait (→ DĂ©traquer, cit. 4), s'en allait (→ Impression, cit. 42). || Troubler la raison. — Les malheureux en qui la raison humaine s'est obscurcie (→ ImbĂ©cile, cit. 12).
27 La raison agit avec lenteur, et avec tant de vues, sur tant de principes, lesquels il faut qu'ils soient toujours présents, qu'à toute heure elle s'assoupit ou s'égare, manque (faute) d'avoir tous ses principes présents.
Pascal, Pensées, IV, 252.
28 J'ai peur surtout du trouble horrible de ma pensée, de ma raison qui m'échappe brouillée, dispersée par une mystérieuse et invisible angoisse.
Maupassant, les SƓurs Rondoli, « Lui ».
♩ Absolt. État normal des facultĂ©s intellectuelles. — ☑ (1680). Perdre la raison : devenir fou. || Recouvrer la raison. || Intervalles de raison d'un malade mental. ⇒ Lucide, luciditĂ©. || Avoir sa raison. || Il n'a plus toute sa raison. || Lueur de raison.
29 Vous voyez, madame, que notre étourdi faisait comme font tous les hommes : ne pouvant se corriger de sa folie, il tentait de lui donner l'apparence de la raison.
A. de Musset, Nouvelles, « Deux maßtresses », VIII.
4 (V. 1165 : entendre raison). Sens, signification raisonnable. || « 
avec la rime enchaĂźner (cit. 8) la raison » (Boileau). — ☑ N'avoir ni rime ni raison. ☑ Sans rime ni raison.
♩ Le langage de la raison; discours, conseils raisonnables. || Parler (1. Parler, cit. 89) raison. — ☑ Loc. Entendre raison. ⇒ Entendre (infra cit. 60).
♩ Par ext. La juste mesure, le juste milieu. ☑ Loc. Plus que de raison : plus que la mesure raisonnable (→ Forcer, cit. 32). || Boire plus que de raison.
30 Dans la juste nature on ne les voit jamais;
La raison a pour eux des bornes trop petites;
En chaque caractùre ils passent ses limites (
)
MoliÚre, Tartuffe, I, 5.
5 Philos. Connaissances que l'homme peut acquĂ©rir par ses rapports avec le monde, la nature, par oppos. Ă  toute connaissance qui lui serait fournie par une rĂ©vĂ©lation, Ă  la foi, Ă  la croyance (dans ce sens, la raison est « naturelle »). (→ Irrationnel, cit. 1). || La raison naturelle (→ Astreindre, cit. 2, Pascal). || Raison et foi (cit. 26 et 31), et religion (→ Choquer, cit. 6, Pascal; dĂ©votion, cit. 4). || ConnaĂźtre par la foi et non par la raison. ⇒ FidĂ©isme, rĂ©vĂ©lation. || Raison et mysticisme (cit. 4). → Mystique, cit. 4. || Les impies (cit. 8, Pascal) qui font profession de suivre la raison. || Humilier (cit. 6 et 10) la raison et la nature (Pascal). || Faiblesse de la raison, selon Pascal (→ DĂ©marche, cit. 4; dĂ©terminer, cit. 9).
31 (
) la raison est l'enchaĂźnement des vĂ©ritĂ©s; mais particuliĂšrement, lorsqu'elle est comparĂ©e avec la foi, de celles oĂč l'esprit humain peut atteindre naturellement, sans ĂȘtre aidĂ© des lumiĂšres de la foi.
Leibniz, Théodicée, Disc. conformité, §1, in Lalande.
32 (
) ce ne sont point mouvements humains, cela vient de Dieu. Point de raison ! C'est la vraie religion cela. Point de raison ! Que Dieu vous a fait, monseigneur, une belle grñce ! Estote sicut infantes : soyez comme des enfants. Les enfants ont encore leur innocence; et pourquoi ? Parce qu'ils n'ont point de raison. Beati pauperes spiritu ! bienheureux les pauvres d'esprit ! ils ne pùchent point. La raison ? C'est qu'ils n'ont point de raison.
Saint-Évremond, Conversation du marĂ©chal d'Hocquincourt avec le pĂšre Canaye, 1665, in Guerlac.
♩ SpĂ©cialt. || La raison, considĂ©rĂ©e comme une puissance stable, organisĂ©e, comme un systĂšme de principes appartenant Ă  la nature mĂȘme de l'homme et lui permettant d'accĂ©der Ă  la vĂ©ritĂ©, au bien, en s'opposant Ă  la superstition et au fanatisme. — REM. Ce sens, en honneur au XVIIIe s., conduisit sous la RĂ©volution Ă  une sorte de divinisation de la raison. ⇒ LumiĂšre (cit. 34), philosophie. || Le culte de la raison. || La dĂ©esse Raison. || L'autel, le temple de la Raison.
33 Que des citoyens (
) viennent déposer sur l'autel de la patrie les monuments inutiles et pompeux de la superstition (
) la patrie et la raison sourient à ces offrandes. Que d'autres renoncent à telles ou telles cérémonies, et adoptent sur toutes ces choses l'opinion qui leur paraßt la plus conforme à la vérité, la raison et la philosophie peuvent applaudir à leur conduite.
Robespierre, Contre le philosophisme, in le Moniteur universel, no 66, nov. 1793 (in Textes choisis, t. III, p. 83).
♩ Par ext. Les tenants de la philosophie, des « lumiĂšres » ⇒ Philosophe.
34 (
) la raison finira par avoir raison (
)
d'Alembert, Lettre à Voltaire, 23 janv. 1757.
6 Philos. Pouvoir d'organisation, de synthĂšse, dont la valeur ne dĂ©pend que de la nature de l'esprit humain; systĂšme de principes a priori qui rĂšgle la pensĂ©e et dont nous avons une connaissance rĂ©flĂ©chie. Dans ce sens, raison s'oppose Ă  expĂ©rience (supra cit. 23), Ă  perception, sens
 (→ aussi Fait, cit. 36; prĂ©existence, cit.). || L'associationnisme, l'empirisme, le sensualisme contestent l'existence de la raison (→ ci-dessus, cit. 7, Taine).
35 La thĂšse selon laquelle la raison ne comporte aucun Ă©lĂ©ment fixe Ă  travers l'histoire et doit changer non pas de comportement mais de nature, sous l'action de l'expĂ©rience; c'est la thĂšse des « Ăąges de l'Intelligence » de Brunschvicg, qui veut, en somme, que la raison soit soumise Ă  l'expĂ©rience (
) et dĂ©terminĂ©e par (elle) (
) Si la raison, Ă  l'Ăąge oĂč l'homme, en lutte avec l'entour, jetait les fondements de sa nature, est sortie de l'expĂ©rience, elle lui est devenue transcendante
 en d'autres termes, l'expĂ©rience, dans la mesure oĂč elle est autre chose qu'un constat mais un enrichissement de l'esprit, implique la prĂ©existence de la raison.
Julien Benda, la Trahison des clercs, p. 56.
♩ (Dans la philosophie kantienne). || Raison thĂ©orique, spĂ©culative, concernant exclusivement la connaissance, et fondatrice de la science. || Raison pratique : principe a priori de l'action (morale). || La critique de la Raison pratique. — (Sartre) || Critique de la raison dialectique.
♩ SpĂ©cialt. Chez Kant, la facultĂ© de penser supĂ©rieure qui nous fournit les idĂ©es du monde, de l'Ăąme, de Dieu
 || La raison fait la synthĂšse des concepts de l'entendement. — Chez Schopenhauer, la raison forme et combine les concepts abstraits.
♩ Cour. || La raison et les sens (→ Abuser, cit. 10). || « Quand l'eau courbe (cit. 1) un bĂąton, ma raison le redresse » (→ aussi ƒil, cit. 34). || Peintres qui parlent (→ 1. Parler, cit. 58) Ă  la raison plus qu'aux yeux.
36 La raison nous trompe plus souvent que la nature.
Vauvenargues, RĂ©flexions et maximes, 123.
37 Une seule dĂ©monstration me frappe plus que cinquante faits. GrĂące Ă  l'extrĂȘme confiance que j'ai en ma raison, ma foi n'est point Ă  la merci du premier saltimbanque (
) Je suis plus sĂ»r de mon jugement que de mes yeux.
Diderot, Pensées philosophiques, L.
7 (Dans des philosophies idĂ©alistes). FacultĂ© naturelle (→ ci-dessus, 6.) — ou octroyĂ©e Ă  l'homme par un principe suprĂȘme — de connaĂźtre le rĂ©el et l'absolu, Ă  travers l'apparence et l'accident (⇒ Transcendantal). || Kant a critiquĂ© cette conception de la raison dans la« Critique de la Raison pure ». — ThĂ©orie de la raison impersonnelle, d'aprĂšs laquelle la raison de chaque homme n'est que le reflet d'une Raison universelle (Dieu, pour les croyants). — Raison, chez Bossuet, FĂ©nelon
 est synonyme de Logos.
38 La vraie raison (
) loge dans le sein de Dieu (
) c'est de là qu'elle part quand il plaüt à Dieu nous en faire voir quelque rayon (
)
Montaigne, Essais, II, XII.
39 À la vĂ©ritĂ©, une raison est en moi (
) mais la raison supĂ©rieure qui me corrige dans le besoin et que je consulte n'est point Ă  moi (
) cette rĂšgle est parfaite et immuable, je suis changeant et imparfait (
)
Fénelon, Traité de l'existence de Dieu, I, 55-56, in Littré.
40 Admettre quelque conformité entre la raison de l'homme et la raison éternelle, qui est Dieu, et prétendre que Dieu exige le sacrifice de la raison humaine, c'est établir qu'il veut et ne veut pas tout à la fois.
Diderot, Additions aux pensées philosophiques, II.
41 La raison est bien une faculté innée à l'ùme humaine, constitutive de son essence; on pourrait dire que c'est la faculté de l'absolu : mais cette faculté n'opÚre pas primitivement ni à vide; elle ne saisit pas son objet sans intermédiaire; cet intermédiaire essentiel, cet antécédent de la raison c'est le moi primitif.
Maine de Biran, Du physique et du moral de l'homme, p. 389.
42 (
) une sphĂšre de lumiĂšre et de paix, oĂč la raison aperçoit la vĂ©ritĂ© sans retour sur soi, par cela seul que la vĂ©ritĂ© est la vĂ©ritĂ©, et parce que Dieu a fait la raison pour l'apercevoir (
)
Victor Cousin, Du vrai, du beau et du bien, 3e leçon.
8 (Sens objectif). Ordre, structure présente dans le monde; absolu, vérité (ce sens correspond aux sens 2., 5. à 7. concernant la raison subjective).
43 (
) l'homme peut dire : « Mes sentiments, mon angoisse, ma nausĂ©e, ma mort ». Il ne peut dire : « ma raison », mais seulement : « la Raison », la Raison Ă©tant commune Ă  tous, et mĂȘme, semble-t-il, prĂ©sente dans les choses, dont elle constitue la structure. La Raison est toujours extĂ©rioritĂ©, nĂ©cessitĂ©, toujours elle semble dĂ©couverte en ce qui n'est pas nous.
Ferdinand Alquié, Deucalion, I.
B Opposé à tort; en loc. (Dire raison au XIIe). Vérité, opinion, jugement en accord avec les faits; action ou comportement que l'on approuve.
♩ ☑ (V. 1175). Avoir raison : ĂȘtre dans le vrai, ne pas se tromper (dans la pensĂ©e ou dans l'action). → Appartenir, cit. 15; beau, cit. 14; clabauder, cit. 2; destin, cit. 4; doute, cit. 24; indigner, cit. 8; parti, cit. 31. || « Brigadier (cit. 3), vous avez raison ». — Avoir bien raison. || Vous avez bien raison de
 : vous faites bien de
 (→ Fortune, cit. 42). || Il a tout Ă  fait raison (Contr. : errer, tromper [se]).
44 Prouver que j'ai raison serait accorder que je puis avoir tort.
Beaumarchais, le Mariage de Figaro, I, 1.
45 — Mon cher, me rĂ©pondit le dessinateur, il a peut-ĂȘtre raison d'avoir tort !
Balzac, Un Prince de la BohĂȘme, Pl., t. VI, p. 845.
46 On peut avoir des raisons de se plaindre et n'avoir pas raison de se plaindre.
Hugo, Post-Scriptum de ma vie, L'esprit, « Tas de pierres », II.
47 Il a souvent raison, c'est entendu; mais il croit trop que cela suffit, d'avoir raison, et qu'il n'y a que la raison qui compte.
Gide, Robert, II, 1.
♩ ☑ (XVIIIe). Donner raison à qqn. ⇒ Donner (cit. 55). → aussi Donner droit, prendre parti pour

48 Nous ne somme pas ici en France, oĂč l'on donne toujours raison aux femmes (
)
Beaumarchais, le Barbier de Séville, II, 15.
♩ ☑ À tort ou à raison. — ☑ Avec raison : en connaissance de cause. — Contre toute raison.
———
II (Premier sens attestĂ©, 980). Ce qui est juste, Ă©quitable; ce qui est de droit. — Vx. || La raison Ă©crite : le droit romain (cf. Montesquieu, l'Esprit des lois, XXVIII, XII).
♩ ☑ (Est raison, XIIe; est bien raison que
, fin XIIe). Loc. (Vx). Il est raison, c'est (bien) la raison que, c'est raison de
 (→ Double, cit. 18). — ☑ (Langue class.) Il n'y a point de raison : c'est excessif, absurde, fou. — ☑ Faire raison Ă  qqn, lui rendre raison : lui rendre justice. ☑ Tirer raison : obtenir satisfaction. — REM. Ces locutions se rencontrent frĂ©quemment chez Corneille. — ☑ Vx. À raison, par raison : justement. — ☑ Contre toute raison : de maniĂšre excessive, absurde. || « Il fait un froid et une pluie contre toute raison » (Mme de SĂ©vignĂ©).
♩ (Dans la langue juridique). || De raison. ☑ Pour valoir, pour servir ce que de raison, ce que de droit (ce Ă  quoi on peut prĂ©tendre selon le droit). ☑ À telle fin que de raison : → À toutes fins utiles. ☑ Comme de raison. ⇒ aussi Juste (comme de). — REM. Plus que de raison n'est plus compris dans ce sens, mais au sens I.
———
III (1190. Raison a signifiĂ© « contribution, somme, caution, profit
 » en moyen français).
1 Compte. — REM. Ce sens subsiste dans l'expression livre de raison [d'abord Ă©crit livre de raisons, fin XIIIe] (→ Livre) oĂč, sous l'influence du sens I., raison a pris le sens de « revue discursive de tout le train d'une maison » (M. Blondel, in Lalande).
49 (
) tout fut confisquĂ©, sans que jamais (
) j'aie eu ni raison ni nouvelle de ma pauvre pacotille.
Rousseau, les Confessions, V.
2 a (1723). Vx. Part sociale; intĂ©rĂȘt de chacun des associĂ©s, puis liste des associĂ©s.
b Mod. (Code de Commerce, 1807). || Raison sociale. Dr. DĂ©signation (d'une sociĂ©tĂ© en nom collectif ou d'une sociĂ©tĂ© en commandite), rĂ©union des noms des associĂ©s ou des commanditĂ©s, ou, plus souvent, des noms de quelques-uns d'entre eux suivis de la mention et Cie. — Cour. Nom (d'une sociĂ©tĂ©), quelle que soit la forme juridique de celle-ci. ⇒ Nom (→ AssociĂ©, cit. 5). ⇒ aussi Commerce.
50 Guillaume et Lebas, ces mots ne feraient-ils pas une belle raison sociale ? On pourrait mettre et compagnie pour arrondir la signature.
Balzac, la Maison du Chat-qui-pelote, Pl., t. I, p. 39.
51 Dans plus de dix ans d'intimitĂ©, nous n'en avons reçu qu'une seule (lettre) qui dĂ©rogeĂąt Ă  cette douce raison sociale : c'Ă©tait celle oĂč le malheureux survivant criait du fond de son dĂ©sespoir la mort de son frĂšre bien-aimĂ©.
Th. Gautier, Portraits contemporains, Jules de Goncourt.
3 (XVe). Rapport entre deux grandeurs, deux quantitĂ©s. || Raison d'une progression : terme constant, qui, multipliĂ© par un terme d'une progression ou additionnĂ© avec lui, donne le terme suivant. || Dans la progression arithmĂ©tique 1, 3, 5, 7, 9
 et dans la progression gĂ©omĂ©trique 2, 4, 8, 16, 32 la raison est 2. — (1771). || Raison directe de deux quantitĂ©s : rapport tel que, quand l'une des quantitĂ©s augmente, l'autre augmente aussi. || Varier en raison directe de
 ⇒ Fonction. — (Mil. XVIIIe). || Raison inverse : rapport tel que, quand l'une des quantitĂ©s augmente, l'autre diminue. || En raison inverse (cit. 2) de
 — Vx. || Dans la raison renversĂ©e de
 (→ Attractif, cit. 1). — Mus. || L'octave (cit. 1) est en raison double. || Raison triple (→ Mesure, cit. 33).
52 La raison exprime comment un nombre est contenu dans un autre, ou comment il le contient (
) On la peut reprĂ©senter par une fraction dont un nombre sera le numĂ©rateur et l'autre le dĂ©nominateur.
Condillac, la Langue des calculs, I, XII, in Lalande.
♩ ☑ Loc. prĂ©p. (DĂ©b. XVIe). À raison de : en comptant, sur la base de
 || Trois mille francs « qui lui rapportĂšrent, Ă  raison de deux sous piĂšce, trois cents francs » (Balzac). ⇒ Pied (sur le pied de
), prix (au prix de
).
♩ À raison de
 : Ă  proportion de
 ⇒ Suivant (→ DrĂŽlement, cit. 1; piĂšce, cit. 4). — REM. Il arrive qu'on emploie aussi en raison de
, dans ce sens, malgrĂ© la confusion qui peut en rĂ©sulter avec en raison (IV., 1.) de
, causal. || La vie sociale nous donne (cit. 49) en raison de nos efforts. || On ne reçoit qu'en raison de ce qu'on donne (cit. 26) : dans la mesure oĂč
 ⇒ Mesure, proportion (en).
53 Je dĂ©sirais surtout ĂȘtre jugĂ© non point Ă  raison de mĂ©rites extĂ©rieurs, mais Ă  raison des services que je pouvais rendre.
G. Duhamel, la Pesée des ùmes, VII.
———
IV (V. 1112, « cause, motif », et aussi « affaire, problÚme », 1080, la Chanson de Roland).
1 Principe d'explication; ce qui rend compte d'un effet, permet de comprendre l'apparition d'un Ă©vĂ©nement, d'un fait, d'un objet nouveau. || Demander, donner la raison. ⇒ Cause, explication, origine (cit. 13), pourquoi (n. m.). || Faire connaĂźtre la raison de
 ⇒ Expliquer. || Comprendre la raison, les raisons d'une chose. || La nĂ©cessitĂ© (cit. 8) et les raisons. || Ce dont on peut donner la raison. ⇒ ComprĂ©hensible, explicable. || Ignorer (cit. 5) les raisons de tout ce qu'on voit.
♩ Philos., sc. || Une raison mĂ©taphysique. ⇒ Origine (cit. 10), principe. || Tout existant (cit. 2) naĂźt sans raison. || ChaĂźne (cit. 27) de raisons. — Je me plaisais aux mathĂ©matiques (cit. 3) Ă  cause de l'Ă©vidence de leurs raisons.
♩ Raison formelle (cit. 7, Descartes).
♩ (1710). || Raison suffisante : principe selon lequel « rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison dĂ©terminante » (Leibniz).
54 La raison suffisante, comme son titre l'indique, n'est que la raison mĂȘme en action ou appliquĂ©e Ă  la liaison ou l'enchaĂźnement des faits, dans l'ordre naturel et lĂ©gitime de la succession, comme Ă  la liaison des consĂ©quences Ă  leurs principes, dans l'ordre logique de nos idĂ©es et de nos signes conventionnels.
Maine de Biran, Du physique et du moral de l'homme, p. 397.
♩ Dr. || Raisons de fait, raisons de droit. ⇒ Motif, moyen. — Raison d'État. ⇒ État (cit. 126 à 129, et supra).
♩ Raison d'ĂȘtre (→ un autre sens, cit. 71 et supra).
55 Le mal est l'unique raison d'ĂȘtre du bien. Que serait le courage loin du pĂ©ril et la pitiĂ© sans la douleur ?
France, le Jardin d'Épicure, p. 88.
♩ Cour. La cause, le pourquoi d'un acte, d'un comportement, d'un sentiment. ⇒ Mobile, motif. || Un accĂšs d'impatience (cit. 4) dont il est impossible de dire la raison. || Des mĂ©lancolies sans raison apparente (→ OriginalitĂ©, cit. 4). ⇒ Sujet. || Il faut qu'il y ait une raison qui nous dĂ©termine (→ Gratuitement, cit. 4). || La raison cachĂ©e de son attitude, de sa conduite (cit. 13). → Le fin mot.
56 (
) il n'y a aucune raison pour que je sois fidÚle, sincÚre et courageux. Et c'est précisément pour cela que je dois me montrer tel.
Sartre, Situations I, p. 243.
♩ Par plais. (et allusion aux sens philosophiques traitĂ©s ci-dessus).
57 Un jour CunĂ©gonde (vit) le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expĂ©rimentale Ă  la femme de chambre de sa mĂšre (
) Comme mademoiselle CunĂ©gonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, elle observa, sans souffler, les expĂ©riences rĂ©itĂ©rĂ©es dont elle fut tĂ©moin; elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitĂ©e (
) songeant qu'elle pourrait bien ĂȘtre la raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi ĂȘtre la sienne.
Voltaire, Candide, I.
♩ Vx. || Par la raison de
, que
 ⇒ Par; parce que, puisque (→ AisĂ©ment, cit. 4). || Par cette seule raison que
 (→ ÉquitĂ©, cit. 15).
58 S'ils n'ont pas été publiés dans les précédentes éditions du livre, c'est par une raison bien simple.
Hugo, Notre-Dame de Paris, Note ajoutée à l'éd. définitive, 1832.
59 Par la raison que les contraires s'attirent (
) je prĂ©vois une lutte secrĂšte entre le gouverneur et le curĂ©.
A. de Musset, On ne badine pas avec l'amour, I, 3.
♩ (1671). || Pour (cit. 59) la raison que
 ⇒ Puisque. || Pour quelle raison ? ⇒ Comment, pourquoi. ☑ Pour une raison ou pour une autre (→ Hasard, cit. 28) : sans raison prĂ©cise et connue. || Pour cette raison. ⇒ Car. — ☑ Loc. vieillie. Pour raison de quoi : Ă  cause de quoi.
60 (
) pour la seule raison qu'ils avaient voulu faire un peu de sa besogne, un jour qu'elle Ă©tait souffrante.
Proust, le CÎté de Guermantes, Pl., t. II, p. 321.
♩ La raison, les raisons pourquoi (cit. 21). → aussi Bon, cit. 5.
♩ ☑ Loc. adv. (1580, Montaigne). À plus forte raison : avec des raisons encore plus fortes (par rapport Ă  une chose donnĂ©e pour vraie ou supposĂ©e telle). ⇒ A fortiori; plus (supra cit. 43); → Laisser, cit. 7. — REM. L'inversion du sujet est frĂ©quente aprĂšs cette locution.
61 À plus forte raison un Jerphanion restait-il hors de jeu.
J. Romains, les Amours enfantines, p. 127 in R. Le Bidois, l'Inversion du sujet, p. 111.
♩ ☑ (Fin XIXe). Raison de plus (supra cit. 58) pour
 (→ Garce, cit. 4).
♩ ☑ (1835). En raison de
 : en tenant compte de
 ⇒ Cause (Ă  cause de), consĂ©quence (en consĂ©quence de), Ă©gard (eu Ă©gard Ă ), vertu (en). → la loc. homonyme « Ă  proportion de » ci-dessus III., 3., supra cit. 53.
62 (
) On s'irrite moins en raison de l'offense reçue qu'en raison de l'idĂ©e que l'on s'est formĂ©e de soi.
Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, t. III, p. 2.
♩ ☑ Loc. vieillie. Demander raison de quelque chose : en demander l'explication (→ Gastrite, cit.). || Demander raison d'une offense : → ci-dessous, sens IV., 4. — ☑ Vx. (XVIIe). Faire raison de : expliquer, rendre compte de
 — ☑ (DĂ©b. XIIIe). Rendre raison de
 : expliquer.
63 Qui pourrait rendre raison de la fortune de certains mots et de la proscription de quelques autres ?
La BruyÚre, les CaractÚres, XIV, 73.
64 Je vous ai déjà surpris trois fois allant à la messe, vous ! Vous me ferez raison de ce mystÚre, et m'expliquerez ce désaccord flagrant entre vos opinions et votre conduite.
Balzac, la Messe de l'athée, Pl., t. II, p. 1156.
♩ ☑ (Fin XVIIe). Se faire une raison : se rĂ©signer Ă  admettre ce qu'on ne peut changer. ⇒ Parti (prendre son), rĂ©signation (→ Premier, cit. 7).
65 — Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes ne vont plus, les bras ne sont guùre meilleurs, et, dame ! la terre en souffre (
)
Zola, la Terre, I, II.
♩ ☑ Point de raison : pas d'explication (→ ci-dessus, cit. 32, Saint-Évremond).
2 Cause ou motif lĂ©gitime qui justifie qqch. en l'expliquant. ⇒ Justification; cause (cit. 16), considĂ©ration, excuse, fondement. → Excuser, cit. 9. || Se proposer une raison d'agir (cit. 14), d'entreprendre. || Établir sur des raisons. ⇒ Fonder. || Il lui a donnĂ© des raisons, de bonnes raisons de le haĂŻr, de se mĂ©fier. ⇒ Occasion; motif, sujet. || Avoir de fortes raisons de penser, de croire
 (⇒ Indice, probabilitĂ©). || Si les raisons manquaient, les exemples ne manqueraient pas (→ Cas, cit. 27). || Des raisons apparentes (cit. 4), captieuses, fallacieuses (⇒ Couleur, 2. prĂ©texte). || Inventer des raisons de faire quelque chose, de fausses motivations (→ 1. Faux, cit. 34). || Des raisons de famille (→ Crampon, cit. 3). || Absent pour raison de santĂ©. — ☑ Avoir de bonnes raisons pour
 (cf. Être fondĂ© à
). ☑ J'ai mes raisons (→ 1. Penser, cit. 21)
 — ☑ (1830). Il n'y a pas de raison, aucune raison pour
 ⇒ 1. Lieu (III.). — ☑ (DĂ©b. XXe). Ce n'est pas une raison : ce n'est pas une bonne excuse. — Écouter, entendre les raisons de quelqu'un. — ☑ (1732). Vieilli ou littĂ©r. Entrer dans les raisons de qqn : admettre son point de vue, se laisser convaincre. — REM. Les emplois de ce type peuvent souvent ĂȘtre interprĂ©tĂ©s au sens 3. ci-dessous.
66 Vous me semblez troublĂ©. — J'ai bien raison de l'ĂȘtre.
Corneille, la Suite du Menteur, V, 4.
67 Et lorsque de la sorte on se met en colĂšre,
On fait croire qu'on a de mauvaises raisons.
MoliÚre, Amphitryon, III, 5.
68 Elle doit ĂȘtre Ă  moi, dit-il, et la raison,
C'est que je m'appelle Lion (
)
La Fontaine, Fables, I, 6.
68.1 — Mais pourquoi ?
— Parce que
 j'ai mes raisons (
) Eh ben ! j'ai mes raisons; laissez-moi tranquille.
— Mais on en dit une, de raison, madame Badoulard; on en dit une, de raison.
Henri Monnier, la Victime du corridor, 5, in ScÚnes populaires, t. I, p. 264.
69 Il y a des raisons pour tout. Si la guerre vient, on dira qu'on avait donc raison de la préparer; si la paix suit, on dira que c'est en préparant la guerre qu'on assure la paix.
Alain, Propos, 16 mai 1922, Conditions de l'expérience.
♩ ☑ Allus. littĂ©r. || « Le cƓur (cit. 143), a ses raisons
 » (Pascal).
70 L'esprit a ses raisons subtiles, et comme son cƓur, que le cƓur mĂ©connaĂźt.
J. Paulhan, Entretiens sur des faits divers, p. 66.
♩ ☑ La raison du plus fort. ⇒ Fort (infra cit. 4). → Justice, cit. 25; montrer, cit. 13; plaisir, cit. 2.
♩ ☑ Raison d'ĂȘtre : ce qui justifie l'existence d'une chose ou d'une personne. ⇒ Destination, fin, justification. || Son enfant est sa seule raison d'ĂȘtre. || Raison de vivre. — (→ dans un autre sens, supra, 1., cit. 55, France).
71 Je compris aussitĂŽt que, l'ayant perdue, c'en Ă©tait fait de ma raison d'ĂȘtre, et je ne savais plus pourquoi dĂ©sormais je vivais.
Gide, Et nunc manet in te, p. 8.
♩ ☑ (Mil. XVIIe). Loc., au sing. Avec raison, avec juste raison : en ayant une raison valable, un motif lĂ©gitime de
 (et, aussi, en ayant raison, au sens II.). ⇒ Justice, titre (Ă  juste titre); → DĂ©positaire, cit. 6; interrogation, cit. 1.
♩ ☑ (V. 1165). Sans raison : sans motif (→ À plaisir), sans justification raisonnable. || Il s'est inquiĂ©tĂ© sans raison. — Non sans raison. — (Qualificatif). || Vos inquiĂ©tudes sont sans raisons, immotivĂ©es.
72 (
) une propretĂ© dont on cherche le but en ce salon oĂč il n'y a personne, un luxe sans raison pour un intĂ©rieur oĂč ne rĂ©gnerait que la nuit.
Charles Cros, Fantaisies en prose, Le meuble, Pl., p. 153.
3 (Une, des raisons). Argument destinĂ© Ă  dĂ©montrer, Ă  prouver. ⇒ AllĂ©gation, argument. → Persuader, cit. 3 et 19. || Raisons allĂ©guĂ©es pour rĂ©futer. ⇒ RĂ©futation. || Raisons dĂ©monstratives, dĂ©terminantes (cit. 1), pĂ©remptoires (cit. 1), pertinentes, probantes, toutes droites (→ 1. Droit, cit. 22) et toutes vraies. || Puissantes raisons. || Raisons « massue » (cit. 6). || Une raison bien forte (cit. 28) en sa faveur. || Prouver par des raisons naturelles (→ AthĂ©e, cit. 2). || Les raisons qui prouvent que
 ⇒ Preuve (→ Âme, cit. 5). — Raisons pour et raisons contre (→ PartialitĂ©, cit. 1). || Les bonnes et les mauvaises raisons. || Raison valable. — ☑ Conduire qqn Ă  ses raisons : le convaincre. || Opposer des raisons Ă  celles de qqn (→ Jaune, cit. 3). ☑ Se rendre aux raisons de
 : admettre l'argumentation de
 — ☑ Prov. Comparaison n'est pas raison.
73 (
) ils ont jugĂ© plus Ă  propos et plus facile de censurer que de rĂ©partir, parce qu'il leur est bien plus aisĂ© de trouver des moines que des raisons (
)
Pascal, les Provinciales, III.
74 La lutte des idĂ©es est possible, mĂȘme les armes Ă  la main, et il est juste de savoir reconnaĂźtre les raisons de l'adversaire avant mĂȘme de se dĂ©fendre contre lui.
Camus, Actuelles III, Avant-propos, p. 14.
4 Par ext. du 1. (dans quelques syntagmes verbaux). Vieilli. RĂ©paration Ă  un tort; vengeance
 — ☑ (1580). Demander raison d'un affront, d'une offense (en provoquant en duel, etc.). → Honneur, cit. 13. — ☑ Vx. Tirer (sa) raison de qqn : s'en venger.
75 (
) je vous demande raison de l'affront qui m'a été fait.
MoliÚre, George Dandin, I, 6.
♩ ☑ (V. 1570). Vx. Avoir la raison de qqch. : en tirer vengeance. || Avoir sa raison : faire triompher son droit.
♩ ☑ (V. 1830). Mod. Avoir raison de
 || Avoir raison de quelqu'un : en venir Ă  bout (→ Effacer, cit. 5). — Par ext. || Avoir raison de qqch. || Avoir raison des difficultĂ©s, des obstacles. ⇒ Franchir. — Fig. || La fatigue, la terreur eurent raison d'elle, s'emparĂšrent d'elle sans qu'elle pĂ»t rĂ©sister (→ Épouvante, cit. 6; inĂ©gal, cit. 11).
♩ ☑ (V. 1460). Vx. Faire la raison de qqch. : en donner rĂ©paration. Fig. Faire raison de (qqn, qqch.) : vaincre, venir Ă  bout. — ☑ Se faire raison : se faire justice.
76 (
) six pieds de terre, comme le disait Mathieu Molé, feront toujours raison du plus grand homme du monde.
Chateaubriand, Itinéraire
, VI.
♩ ☑ SpĂ©cialt. (Vx). Faire raison Ă  quelqu'un d'une santĂ© qu'il a portĂ©e : lui rendre la pareille en buvant avec lui (cf. La Fontaine, Lesage, in LittrĂ©; → aussi Éponge, cit. 2, La Fontaine).
5 ☑ (1835). Fam., vx (au plur.) Avoir des raisons avec qqn : avoir une dispute (→ Avoir des mots). || Ils ont eu des raisons. — ☑ (DĂ©b. XXe). Chercher des raisons Ă  qqn, lui chercher querelle.
❖
CONTR. Aberration, aliĂ©nation, cĂ©citĂ© (fig.), dĂ©lire, dĂ©mence, dĂ©raison, Ă©garement, extravagance, folie, fureur, insanitĂ©; bĂȘtise. — Caprice, impulsion, instinct; cƓur, sentiment; charme, chimĂšre. — Tort.
DÉR. et COMP. Arraisonner, dĂ©raison. — Raisonnable, raisonnement, raisonner.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • raison — RAISON. s. f. Puissance de l ame, par laquelle l homme discourt, & est distinguĂ© des bestes. Dieu a donnĂ© la raison Ă  l homme. de tous les animaux l homme seul est capable de raison, est doĂŒĂ©, pourvĂ» de raison. l usage de la raison ne vient aux… 
   Dictionnaire de l'AcadĂ©mie française

  • raison — Raison, Ratio. Raison particuliere, Peculiaris ratio. Raison virile, et digne d un homme, Fortis et virilis ratio. Homme de raison et de bon cerveau, Homo cordatus, Bud. Raisons limĂ©es grossement, et non point deliĂ©, Rationes latiore specie, non… 
   Thresor de la langue françoyse

  • Raison — may refer to:People: * AndrĂ© Raison, French composer * Kate Raison, Australian actress * Miranda Raison, English actress * Timothy Raison, British politicianPlaces: *Raison, Himachal PradeshTobacco: *Raison (cigarette), cigarette brand by KT Gee… 
   Wikipedia

  • Raison — bezeichnet: Personen AndrĂ© Raison ( 1640–1719), französischer Komponist Miranda Raison (* 1980), britische Schauspielerin Timothy Raison (1929–2011), britischer Politiker sonstiges Fremdwort fĂŒr Vernunft 
   Deutsch Wikipedia

  • Raison — Difficile de cerner l origine gĂ©ographique du nom. Il est frĂ©quent en Bretagne, mais aussi dans le Nord et dans l Est. Je pense qu il s agit d un nom de personne d origine germanique, Rago, onis, formĂ© sur la racine ragin (= conseil). Un lien… 
   Noms de famille

  • Raison — (fr., spr. RĂ€song), 1) Vernunft, Einsicht; 2) Ursache, Grund, vernĂŒnftige Vorstellung, VernunftgrĂŒnde; daher Raisonnable (spr. RĂ€sonabel), vernĂŒnftig, billig; Raisonnement (spr. RĂ€sonmang), 1) vernĂŒnftiges Urtheil, Vernunftschluß; 2) VernĂŒnftelei 
   Pierer's Universal-Lexikon

  • Raison — (franz., spr. rĂ€sĂłng), Vernunft, Einsicht; Ursache, Grund, vernĂŒnftige Vorstellung; kaufmĂ€nnisch soviel wie Handelsfirma; raisonnieren etc., s. RĂ€son 
   Meyers Großes Konversations-Lexikon

  • Raison — (frz., spr. rĂ€song), s. RĂ€son 
   Kleines Konversations-Lexikon

  • Raison — (rĂ€song), frz., Vernunft, Einsicht, Grund; raisonniren, urtheilen, untersuchen; klĂŒgeln, tadeln; Raisonnement (–mang), Urtheil, Beurtheilung; raisonnirender Katalog, wo bei den aufgefĂŒhrten BĂŒchern Bemerkungen verschiedener Art beigefĂŒgt sind 
   Herders Conversations-Lexikon

  • raison — DEFINICIJA v. rezon 
   Hrvatski jezični portal


Share the article and excerpts

Direct link

 Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.